Caroline Gréco
Je suis venue à côté de toi, en faisant bien attention de retenir mes larmes, et j’ai essayé de te mettre sur le chemin de cet aveu: tu as soigneusement évité le sujet. J’y suis revenue: sans succès.
Donc, malgré ta conversation avec l’infirmière, tu as eu peur de me parler de ton départ, hélas si proche. Je n’ai pas insisté. J’étais pourtant prête à t’écouter avec courage, cette fois-ci. Tu es malade depuis très longtemps. Quel chemin tu as parcouru pour pouvoir accepter la mort! Je te trouve merveilleux. Bernadette et Cécile t’ont beaucoup aidé. Je suis très heureuse que tu aies pu réfléchir et parler à ces amies avec lesquelles j’ai aussi beaucoup discuté. Je sais que tu leur as dit que nous ne devons pas être tristes de ton départ. Tu as ensuite ajouté: «Quand je pense à la fête que le Bon Dieu est en train de me préparer là-haut! Vous voyez, les larmes ne sont vraiment pas nécessaires!» La mort. Comme moi, tu as dû y penser sans cesse. Pendant combien d’heures, combien de nuits as-tu évoqué, imaginé, maudit et enfin accepté ta disparition? Combien de larmes as-tu versées, quelles souffrances as-tu endurées pour enfin arriver sereinement à dire oui au grand départ?
Dans notre société actuelle on escamote la mort. Autrefois, lorsque les grands-parents vivaient avec leurs enfants et petits-enfants, elle faisait partie des événements naturels, et l’on s’éteignait devant toute la famille réunie. Aujourd’hui, le mode de vie a changé, les familles sont dispersées. Il y a les hôpitaux et tout le personnel spécialisé qui accompagne les malades. Mais si on vit souvent la mort en direct à la télévision, on assiste très rarement aux derniers moments de la vie. Le sujet reste tabou. On voudrait effacer la vieillesse, on oublie la mort.
Il est donc normal qu’il soit difficile d’aborder ce sujet, quand la fin est là, si présente. Dans ces moments intenses, il nous est difficile de réfléchir sur ce mystère avec un proche qui sait que ses jours sont comptés. Il faudrait pouvoir s’y préparer tout doucement, se prendre par la main pour faire ce chemin ensemble, pour s’informer, réfléchir et méditer sur ce moment grave et unique. Avec toi, Julien, l’affaire n’a jamais été simple. Tu m’as tellement dit et répété que si ton état s’aggravait tu ne voulais pas le savoir. Tu m’as demandé avec tant d’insistance de ne rien te dire. Je n’étais vraiment pas à l’aise. J’ai parcouru mon chemin en solitaire, avec mes périodes de détresse extrême, quand je te voyais mort et imaginais la vie sans toi. Tu avais besoin d’espoir. Dans la vie normale déjà, il t’arrivait souvent de ne pas avoir le moral. Lorsque la maladie t’as agressé, tu t’es tout naturellement tourné vers moi. J’avais promis le silence.
J’ai joué le jeu, mais avec tant de culpabilité! Philippe m’a demandé à plusieurs reprises de respecter ta volonté. Malgré cela, j’ai souvent eu envie de transgresser mon serment et de te parler: la peur d’une réaction dramatiques de ta part m’en a empêchée. Je n’étais pas du tout sûre de pouvoir faire face. Je pense que l’ambiance à la maison a continué à être chaleureuse et assez gaie. Il le fallait pour toi, lorsque tu étais avec nous. Si mon moral avait craqué, je ne sais pas si j’aurais pu continuer à paraître optimiste et enjouée. Cela t’aidait à accepter la maladie et l’idée de la mort, car je suis sûre que tu y pensais souvent. Et si j’avais passé outre? Si j’avais mis les pieds dans le plat? Parfois, tout s’embrouillait dans ma tête, je ne savais plus vraiment bien comment réagir devant cette situation, je n’arrivais pas à accepter, à admettre l’idée de ta disparition et je n’avais pas le courage de porter aussi ton désespoir.
C’était au-dessus de mes forces. Et pourtant! Peut-être aurions-nous pu apprendre ensemble à apprivoiser la mort?
Je te prie, mon Dieu, pour qu’il meure. Terrible prière, souhait inhumain: il y a des situations qui deviennent parfois intenables, invivables. Je viens de passer de longues heures à ton chevet. La perfusion te soulage, et tes traits sont plus détendus. Tu as les yeux ouverts, mais tu es absent, ton regard est tourné vers la fenêtre: que vois-tu? J’essaie de te parler mais tu ne réponds pas. M’entends-tu seulement? Parfois, ton regard croise le mien, parfois tu as un moment de lucidité, tu me reconnais, tu sembles étonné de me voir et une lueur souriante envahit ton regard. Le temps passe si doucement. Les enfants de l’école de la rue voisine sont maintenant retournés chez eux et la nuit tombe lentement. Tu n’as pas bougé, il y a seulement le bruit de ta respiration, tes quintes de toux et, entre toi et moi, maintenant, la mort. Je caresse légèrement tes cheveux : est-ce que tu me «sens» près de toi? Je suis pleine de contradictions: je voudrais m’enfuir, ne plus te voir ainsi, me réveiller de ce cauchemar, rentrer à la maison pour te retrouver comme avant, me jeter dans tes bras, te serrer fort, te regarder et te dire ce rêve atroce que je viens de faire. Et d’autre part je suis contente d’être là, à côté de toi, et je n’ai aucune envie de t’abandonner, même si tu ne t’aperçois pas de ma présence. Toutes les minutes que je passe auprès de toi me sont précieuses. Je te regarde et je t’aime. Je te regarde, et dans ma tête je revois tout le film de notre vie, tous ces jours que nous avons partagés depuis ta naissance. Je pense à tous ces rêves et ces projets que nous avons fait avec toi. Pourquoi faut-il que tout cela s’arrête déjà? Il y a maintenant ces heures silencieuses que nous passons ensemble, mais nous ne pouvons plus parler. Tu dors, tu ne m’entends pas, tu n’es déjà plus là. Je me sens inutile sur cette chaise près de ton lit: c’est horrible de ne pouvoir rien faire. Je t’ai donné la vie, mais je n’ai pas le pouvoir de te sauver. Tout mon amour pour toi et mon désir de guérison n’y peuvent rien. Il faut que j’apprenne à te dire adieu, Julien, il faut que j’accepte l’idée de notre séparation: ce soir, je ne peux pas. Dans mon cœur, il y a un combat terrible de révolte et de désespoir: plus personne ne peut t’aider. Silencieusement, je laisse couler mes larmes, ma tête enfouie dans ton oreiller, tout près de toi.
Quelqu’un est venu et me secoue gentiment. Une main sur mon épaule, une phrase amicale, l’infirmière de nuit qui venait faire sa ronde a su trouver les mots que j’avais besoin d’entendre. J’ai dû me résoudre à quitter l’hôpital le cœur serré, avec un grand sentiment de culpabilité, parce que j’avais l’impression de t’abandonner. «À demain, Julien: attends-moi, je t’en prie!» Et voilà. Le compte à rebours a commencé. Pendant combien d’heures seras-tu encore avec nous? Hier matin tu ne m’as pas reconnue. Ton regard hagard me fixait mais je ne crois pas que tu me voyais. C’était insoutenable. Je ne suis restée que trois minutes et je suis sortie vite. J’étais désespérée. J’ai été rattrapée par Évelyne, l’infirmière qui t’aime bien. Elle m’a embrassée avec des larmes dans les yeux pendant qu’elle me disait combien elle te chérissait, que je pouvais être rassurée : elle veillerait sur toi.
Je suis revenue te voir en début d’après-midi, et comme tous les jours depuis que tu es hospitalisé, je t’ai apporté une glace. Tu as eu l’air content, tes yeux me l’ont dit. Tu n’avais plus la force de parler mais nos regards se sont croisés. J’ai retrouvé pendant un court instant toute notre complicité et notre tendresse. Je crois me souvenir avoir vécu ce court instant très intensément: je sentais que la fin était proche. Je t’ai donné à manger ta gourmandise que tu as avalé goulûment, puis, rassasié, tu m’as regardée avec ton beau sourire et tu as fermé les yeux : tu ne les a plus jamais ouverts. Tu n’es plus là et je suis perdue, tu n’es plus là mais je te parle, je voudrais te raconter comme d’habitude les petits détails et les événements de la vie quotidienne et puis, j’ai envie de rire encore avec toi. Brusquement, je prends conscience que tout est fini, pour de bon, et je pleure. J’ai devant moi des journées vides: il faut que je réapprenne à vivre sans toi. Il y a des gestes de la vie qu’on fait par automatisme, sans réfléchir. Après ton départ, mon premier mouvement le matin au réveil, est d’ouvrir la porte de ta chambre… Et puis, combien de fois ai-je dû me retenir pour t’acheter, lorsque je fais des courses, les friandises que tu aimais. Tu n’es plus là et pourtant tu restes si présent dans mes pensées et mes préoccupations! Hier, je me suis retrouvée dans un magasin d’habillement: j’avais vu une chemise en vitrine que tu aurais aimé follement. L’espace d’une minute, j’ai pensé que ce cadeau aurait pu te faire plaisir et t’aurait changé les idées. Devant la vendeuse qui venait vers moi en souriant, j’ai brusquement réalisé ma folie: je suis vite partie. Quand tu seras mort, me disais-je lorsque tu étais agonisant à l’hôpital, je m’en irai toute une journée, seule, au bord de la mer, en Camargue. Je marcherai le long de ses plages immenses et vides, par une belle journée pleine de soleil et sans vent, avec les vagues douces qui viennent se perdre en dansant contre le rivage. Je marcherai tranquillement pendant des heures, en m’arrêtant pour suivre le vol d’une mouette ou admirer une hirondelle de mer, vite rejointe par quelques unes de ses compagnes. Je regarderai la mer: une mer d’argent, une mer luxueuse qui frémit et qui se fait belle sous le soleil, car derrière moi, l’éclairage me présente des couleurs somptueuses qui varient entre le bleu et le vert, avec des taches plus claires, là où se trouvent les hauts fonds de sable. Je marcherai fascinée par le ballet magique des vagues qui viennent et s’en vont en laissant une toute petite écume sur le sable, trace timide de leur passage qui disparaît avec la vague suivante.
Les empreintes de mes pas aussi seraient vite effacés par l’eau, et cela serait bien ainsi. La vie aussi s’en va, s’éclipse devant la mort. Que reste-t-il après, si ce n’est les souvenirs qui s’estompent au fil des jours pour ne plus former qu’un point douloureux, un regret, une absence, quelque part dans le cœur? Je marcherai dans le soleil, dans la chaleur naissante de l’été, sur le sable de ces plages peu visitées par les touristes, parce que trop loin de tout, parce que la route n’y va pas, et je serai bien, je ne serai pas seule, puisque tu seras là à côté de moi avec tous les souvenirs. Je pourrai alors laisser éclater ma douleur, j’en ai besoin: être moi-même, sans témoin, me vider et me laver avec toutes ces larmes qui m’étouffent et que je ne veux pas laisser couler devant tout le monde, car je ne veux pas être consolée, cela ne sert à rien. Il faut simplement que cette douleur puisse sortir de moi-même pour que j’arrive à faire face, pour accepter ce vide, ce manque, cette mort absurde. Pour, tout simplement, continuer à vivre. Six mois plus tard les trithérapies sont arrivées … oh, Julien ! Adieu. FIN
NDLR: Pendant la publication de ces deux romans basés sur des faits réels, seuls les noms sont fictifs, l’auteure Caroline Gréco est malheureusement décédée. Elle hésitait avant de publier à nouveau dans nos pages car elle se demandait si le SIDA était encore pertinent en 2013. Le SIDA tue toujours aujourd’hui. Merci Caroline pour le don de ce récit et ta grande générosité. Tu as été une magnifique maman et tu mérites tout notre respect. xxx