J’ai écrit un roman avec l’IA. Et alors?

Roger-Luc Chayer : une carrière entre journalisme, musique et création

Journaliste, éditeur et musicien, Roger-Luc Chayer cumule plus de 33 ans d’expérience dans les médias. Fondateur et éditeur de Gay Globe, il a consacré sa carrière à l’information, à la liberté d’expression et à la couverture de sujets souvent négligés par les grands médias. Ancien corniste symphonique et chef d’orchestre, il a également développé une solide expérience dans le domaine musical. Toujours animé par la curiosité et l’expérimentation, il explore aujourd’hui les nouvelles possibilités offertes par l’intelligence artificielle, notamment dans la création littéraire avec son roman Alliance invisible.

Alliance

Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)

Dans la foulée du scandale entourant Thélyson Orélien et le recours à l’intelligence artificielle dans la rédaction d’un roman destiné à être récompensé par certains des plus prestigieux prix littéraires au monde, j’ai ressenti le besoin de revenir sur ma propre expérience d’écriture et sur la naissance de mon premier roman, Alliance invisible. Une démarche qui me permet de raconter comment cette œuvre a pris forme, quelle en a été la genèse et quelle place la création humaine a occupée dans son élaboration. Voici l’histoire derrière le roman : Dans un futur proche, le monde est bouleversé par l’apparition d’une force clandestine : une alliance LGBT parfaitement organisée, capable de manœuvres militaires coordonnées à l’échelle mondiale. Le récit explore le choc culturel et géopolitique provoqué par cette force, et la peur des États et des commandants traditionnels, tout en suivant le dilemme personnel d’un officier, le colonel Matthias Verhoeven, dont le fils est pris au centre de la confrontation.

Le roman mêle tension psychologique, stratégie militaire, affrontements invisibles et négociation morale, montrant comment une force capable d’actions chirurgicales peut remodeler le pouvoir mondial sans provoquer de victimes civiles.

Ce roman a reçu un accueil très favorable et a été téléchargé ou lu en ligne à des milliers de reprises, et ce n’est pas sans raison. Au cœur de l’histoire se trouve une confrontation fascinante entre des forces militaires LGBTQ+ et des groupes attachés à une vision plus conservatrice de la société et des valeurs chrétiennes. Une guerre singulière, sans aucune victime, menée avec intelligence et coordination, qui remet en question les rapports de pouvoir traditionnels et propose une nouvelle façon d’envisager la place des personnes LGBTQ+ dans les institutions et la société, non plus dans une logique d’exclusion, mais de reconnaissance et d’inclusion. Avouez que l’histoire est quand même fascinante !

Il existe un large consensus dans le monde littéraire : lorsqu’on utilise l’intelligence artificielle pour participer à la création du contenu d’une œuvre, et non simplement pour la révision ou la correction orthographique, il est important de le signaler afin de ne pas induire les lecteurs en erreur.

Il me semble toutefois important d’apporter une nuance à ce débat, à la lumière de l’affaire Thélyson Orélien. Celui-ci a maintenu qu’il n’avait jamais utilisé l’intelligence artificielle pour rédiger son roman, affirmant y avoir eu recours uniquement pour la correction orthographique, jusqu’à ce que des spécialistes concluent que son utilisation avait été beaucoup plus importante.

Pour ma part, ma démarche était différente et assumée. Alliance invisible était une œuvre expérimentale dans laquelle j’avais volontairement intégré l’intelligence artificielle au processus de création littéraire. Je n’ai donc jamais cherché à dissimuler son utilisation ni à laisser croire que toutes les étapes de la rédaction avaient été réalisées sans assistance technologique. Au contraire, j’ai choisi d’expliquer ouvertement ma démarche dans la préface du roman, en précisant le rôle joué par l’intelligence artificielle dans sa conception et son écriture. On pouvait notamment y lire ce qui suit : Journaliste de métier et n’ayant jamais touché à l’écriture d’un roman – a fortiori de science-fiction –, j’ai été accompagné par l’intelligence artificielle et plusieurs outils pour donner vie, le plus fidèlement possible, à mon idée de départ.

Pourquoi avoir si peur de l’intelligence artificielle comme outil d’assistance à la rédaction d’un roman? Cela demeure pour moi un mystère inexplicable. Si vous demandez à ChatGPT d’écrire un roman de 13 000 mots en lui fournissant uniquement un thème, je vous garantis qu’il en résultera une véritable bouillie pour les chats, un texte décousu qui ne voudra pas dire grand-chose.

J’ai d’ailleurs posé la question à ChatGPT lui-même. Voici sa réponse : Demander à ChatGPT de rédiger un roman de 13 000 mots en lui fournissant uniquement un thème, sans intrigue structurée, sans personnages développés ni direction narrative, risque fort de produire un texte décousu, répétitif et dépourvu de véritable cohérence littéraire. Bref, une bouillie pour les chats!

La création d’un roman avec l’aide de l’intelligence artificielle exige toutefois un travail de direction beaucoup plus important qu’on pourrait le croire. Le directeur de création doit d’abord définir la vision de l’œuvre, construire l’architecture narrative, établir les caractéristiques et l’évolution des personnages, fixer la chronologie et assurer la cohérence de l’ensemble. Il doit ensuite guider l’IA chapitre après chapitre, corriger les dérapages, éliminer les répétitions, repérer les contradictions et s’assurer que chaque élément contribue réellement à l’histoire.

C’est également à lui de maintenir une intention littéraire, un ton, une sensibilité et une progression dramatique. L’IA peut proposer, développer et reformuler, mais c’est le directeur qui doit constamment juger, sélectionner, orienter et parfois recommencer le travail.

Autrement dit, utiliser l’intelligence artificielle pour écrire un roman ne consiste pas simplement à lui donner une commande et à attendre le résultat. Cela exige une véritable direction littéraire. L’IA peut devenir un puissant outil de création, mais sans vision humaine, elle risque de produire beaucoup de mots sans nécessairement raconter une bonne histoire.

Et c’est précisément cette vision de la création littéraire assistée par l’intelligence artificielle qui a guidé la conception et la rédaction de mon roman Alliance invisible. Une expérience d’écriture où la technologie n’a pas remplacé l’auteur, mais est devenue un instrument au service de sa vision, de son imagination et de son ambition narrative.

Pour mieux comprendre cette démarche, je vous propose quelques parallèles avec des outils qui existent depuis longtemps et qui, pourtant, ne font pas l’objet des mêmes dénonciations que celles visant aujourd’hui l’intelligence artificielle et les agents conversationnels.

Les robots interventionnels dans les salles d’opération

Dans les hôpitaux, les robots interventionnels sont de plus en plus utilisés pour assister les chirurgiens dans des interventions complexes, qu’il s’agisse du retrait d’une vésicule biliaire, de la réparation de hernies ou même de certaines opérations cardiaques et cérébrales délicates.

Pourtant, personne n’accuse les médecins de fraude parce qu’ils ont recours à des outils technologiques programmés pour les assister dans leur travail. L’objectif est précisément d’améliorer la précision des interventions, de faciliter certaines procédures et, dans bien des cas, d’obtenir de meilleurs résultats pour les patients.

Alors, où est la fraude dans le fait de recourir à un outil technologique pour améliorer son travail, lorsque la responsabilité et la direction de l’intervention demeurent humaines?

Même chose avec les calculatrices.

Depuis des décennies, les comptables ont délaissé les abaques au profit des calculatrices électroniques et des logiciels spécialisés. Ces outils, qui reposent sur des technologies de traitement mathématique, leur permettent de préparer des déclarations de taxes et d’impôts, de produire des rapports financiers et d’assurer la comptabilité de leurs clients avec davantage de rapidité et de précision.

Personne ne crie à la fraude parce qu’un comptable utilise une calculatrice plutôt que de faire tous ses calculs à la main! Pourquoi? Parce que nous comprenons qu’un outil technologique ne retire rien à la compétence de celui qui l’utilise. Il l’aide à travailler mieux, plus rapidement et en réduisant les risques d’erreur. Le comptable demeure responsable de ses chiffres, de ses analyses et de ses conclusions.

Alors, pourquoi cette logique ne s’appliquerait-elle pas à l’écriture? Pourquoi l’utilisation d’un outil d’intelligence artificielle pour assister un auteur deviendrait-elle soudainement une forme de tricherie? La vraie question n’est pas de savoir si l’on utilise un outil, mais plutôt comment on l’utilise et quelle responsabilité créative l’auteur assume dans le résultat final.

Prenons maintenant l’exemple de la musique symphonique.

Lorsque vous assistez à un concert d’orchestre symphonique réunissant plus de 120 musiciens pour interpréter une œuvre magistrale, comme j’ai eu le privilège de le vivre à de nombreuses reprises, tant comme corniste symphonique que comme chef d’orchestre, vous savez que le résultat repose sur une direction musicale rigoureuse.

Le chef d’orchestre ne joue pourtant d’aucun instrument pendant le concert. Il ne produit aucune des notes que vous entendez. Ce sont les musiciens qui les exécutent. Pourtant, c’est lui qui donne le sens à l’interprétation, impose une vision, façonne les nuances, coordonne les interventions et transforme des dizaines de talents individuels en une seule œuvre cohérente.

Personne dans la salle ne se lève pour l’accuser de fraude parce qu’il n’a pas lui-même joué du violon, du hautbois ou du trombone! Personne ne prétend que l’œuvre ne lui appartient pas dans sa dimension interprétative parce qu’il a fait appel au talent et aux instruments des autres.

Pourquoi? Parce que nous comprenons que diriger une création ne signifie pas nécessairement en exécuter personnellement chaque élément.

C’est précisément là que se trouve mon parallèle avec l’intelligence artificielle : l’outil peut produire, exécuter et développer des éléments, mais la vision, les choix, la direction et la responsabilité de l’œuvre peuvent demeurer ceux de l’auteur.

La question n’est donc pas de savoir si l’auteur a personnellement produit chaque mot, pas plus que le chef n’a personnellement joué chaque note. La véritable question est de savoir qui a conçu l’œuvre, qui en a dirigé la réalisation et qui assume la responsabilité du résultat.

Et c’est avec cette vision que j’ai créé mon roman.

Je me souviens très bien de ma démarche. Je me suis installé devant mon clavier, j’ai ouvert ChatGPT et Grok, et j’ai commencé à leur raconter l’histoire que je voulais faire naître. Je savais où je voulais aller, ce que je voulais raconter et surtout ce que je souhaitais faire ressentir aux lecteurs. Chapitre après chapitre, j’ai orienté le récit, précisé mes intentions, corrigé les directions qui ne me convenaient pas et imposé ma vision de l’œuvre. Je ne cherchais pas à demander à une machine de m’écrire un roman pendant que je regardais le résultat. Je voulais expérimenter une autre façon de créer, en utilisant l’intelligence artificielle comme un instrument au service de mon imagination et de ma direction littéraire.

Cette expérience m’a permis de concevoir une œuvre dont j’assume entièrement la création, y compris le recours à ces nouvelles technologies. Je n’ai jamais ressenti le besoin de dissimuler ma méthode ni de prétendre avoir travaillé autrement. Au contraire, j’en suis ouvertement fier, parce que j’ai exploré un territoire encore peu connu de la création littéraire.

Pourquoi aurais-je eu honte d’utiliser un nouvel instrument de création, alors que toute ma démarche reposait précisément sur l’expérimentation?

Et c’est ainsi qu’est né le roman Alliance invisible, tout comme a été préparé le rapport d’impôt de Madame X, interprété le concert symphonique de la semaine dernière ou réalisée l’intervention chirurgicale qui a permis de retirer une tumeur au cerveau de Monsieur W.

Dans chacun de ces exemples, la technologie est mise au service d’une compétence, d’une vision ou d’un savoir-faire humain. Plutôt que de craindre systématiquement les nouvelles technologies, apprenons à réfléchir à leurs possibilités, à comprendre leurs applications et à les utiliser intelligemment. L’humanité a toujours progressé en développant de nouveaux outils. L’intelligence artificielle ne devrait pas faire exception. Ce n’est pas l’outil qui devrait nous effrayer, mais notre incapacité à imaginer tout ce que nous pouvons accomplir en apprenant à bien l’utiliser.

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