Jeunes abandonnés : le choc de la majorité en protection de la jeunesse

Dany

Roger-Luc Chayer (Image : IA pour protéger l’identité et la dignité de Dany / Gay Globe)

Il y a des drames humains qui nous amènent à nous interroger sur la responsabilité de l’État et sur son rôle dans la création de crises sociales qui auraient pourtant pu être évitées.

Dans la plupart des pays, du moins dans les démocraties occidentales, l’enfance et la jeunesse sont protégées par des organismes gouvernementaux de protection de l’enfance. Au Québec, cette responsabilité incombe à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Aux États-Unis, elle est assumée par les Child Protective Services (CPS). En Europe, chaque pays dispose de son propre système : en France, c’est principalement l’Aide sociale à l’enfance (ASE) ; en Belgique, les services varient selon les régions et les communautés ; en Allemagne, les Jugendämter sont chargés de la protection des mineurs ; tandis qu’au Royaume-Uni, cette mission relève des services sociaux locaux.

Le cas de Dany crève le cœur. Ce jeune Québécois de Montréal s’est retrouvé sous la responsabilité de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et a été placé en famille d’accueil à l’âge de 12 ans en raison de violences familiales et d’abus physiques commis par une mère en grande difficulté.

Il est allé à l’école, a terminé son secondaire avec une seule année de retard et envisageait de poursuivre ses études au cégep (collège préparatoire à l’université dans le système éducatif québécois) en enseignement.

« J’ai été entouré de professeurs qui connaissaient ma situation et qui se sont beaucoup impliqués pour que je réussisse mes études, parce que je n’avais personne d’autre pour m’encourager », nous explique Dany.

Mais tout a changé le jour de ses 18 ans. La loi ne prévoit pas que les enfants pris en charge par la DPJ puissent continuer à recevoir de l’aide une fois l’âge de la majorité légale atteint. Les subventions de placement versées aux familles d’accueil et aux centres jeunesse prennent fin dès la majorité, et les jeunes sont priés de quitter les lieux. Pour aller où ? Voilà le drame.

Certaines familles d’accueil permettent au jeune de rester dans leur maison pendant un certain temps, parfois comme un enfant qui demeure chez ses parents. Mais on parle de moins de 1 % des familles qui ont les capacités financières de garder un jeune adulte en transition vers l’autonomie. Il faut aussi l’admettre, la plupart des familles d’accueil, même si elles accomplissent des miracles auprès de ces jeunes, dépendent du revenu que leur verse l’État.

La famille d’accueil de Dany a tenté de le préparer, quelques mois avant ses 18 ans, à ce départ en lui procurant les biens essentiels pour meubler un petit appartement. Mais à Montréal, comme dans la plupart des grandes villes d’Amérique du Nord et d’Europe, une grave crise du logement sévit.

Comme Dany se retrouvait à l’aide sociale avec environ 700 $ par mois, comment pouvait-il espérer louer un studio à 1 750 $ par mois, sans compter les services, la nourriture, l’accès à Internet et les frais de transport ? Comment pouvait-il même envisager de poursuivre ses études au cégep alors qu’il n’avait plus les moyens d’en assumer les coûts ?

Alors, ce qui devait arriver arriva. Dany a dû quitter sa famille d’accueil pour aller vivre, en mai dernier, dans une tente en situation d’itinérance sur la rue Notre-Dame, aux côtés de personnes aux prises avec la toxicomanie, de personnes en situation de prostitution et d’autres qui, souvent, n’ont plus le moindre espoir.

À 19 ans, seul, à la rue, l’État a créé un cas d’itinérance chez les jeunes, sans la moindre gêne. Une telle situation est tout simplement inacceptable. Pire, Dany est homosexuel !

Il n’existe pas de statistique fiable et universelle permettant de répondre précisément en termes de “proportion de jeunes homosexuels abandonnés à la rue à la majorité”, pour une raison simple : les études sur l’itinérance des jeunes ne ventilent généralement pas les sorties de placement ou l’itinérance par orientation sexuelle au moment de la majorité de manière systématique et comparable entre pays.

Ce que la recherche permet toutefois d’établir de façon solide, c’est un ensemble de tendances convergentes.

D’abord, les jeunes LGBTQ+ (incluant les jeunes homosexuels) sont significativement surreprésentés dans les populations en situation d’itinérance juvénile. Selon plusieurs études nord-américaines et européennes, ils représentent généralement entre 20 % et 40 % des jeunes sans-abri, alors qu’ils constituent environ 5 % à 10 % de la population générale des jeunes, selon les pays et les méthodologies. Cette surreprésentation est l’un des constats les plus constants dans la littérature scientifique sur l’itinérance des jeunes.

Selon le Gouvernement du Québec, les données disponibles montrent que les jeunes qui quittent les services de protection de la jeunesse constituent l’un des groupes les plus à risque de vivre l’itinérance.

Au Québec, la plus importante étude sur le sujet est le projet EDJeP (Étude sur le devenir des jeunes placés), dirigé par des chercheurs de l’École nationale d’administration publique (ENAP) et de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse. Ses résultats sont particulièrement préoccupants.

Les principaux constats sont les suivants :

Plus du tiers (environ 33 %) des jeunes ayant connu un parcours prolongé à la DPJ vivent au moins un épisode d’itinérance dans les premières années suivant leur sortie du système.

Parmi ceux qui deviennent itinérants, 36,6 % demeurent dans cette situation pendant plus d’un mois.

Les jeunes ayant connu l’itinérance présentent davantage de problèmes de santé mentale : 53 %, contre 33 % chez ceux qui conservent une stabilité résidentielle.

Ils sont également davantage judiciarisés : 44 % déclarent avoir été arrêtés par la police au cours des 12 derniers mois, comparativement à 25 % des jeunes demeurés en logement stable.

Les chercheurs ont aussi constaté que les placements stables en famille d’accueil constituent un facteur de protection important. Les jeunes qui terminent leur placement en famille d’accueil connaissent beaucoup moins d’épisodes d’itinérance (18,5 %) que ceux qui quittent d’autres types de milieux (44,3 %).

Une autre phase de la même étude révélait déjà qu’environ 20 % des jeunes avaient vécu une forme d’itinérance seulement 13 mois après leur sortie de placement, tandis que près du tiers vivaient une importante instabilité résidentielle.

Chaque année, plus de 2 000 jeunes quittent un milieu de placement de la DPJ au Québec à l’approche de leurs 18 ans. Beaucoup doivent devenir autonomes très rapidement, souvent sans soutien familial, avec une scolarité plus fragile et des ressources financières limitées.

Dany était très organisé, naturellement propre, brillant et nourrissait de beaux espoirs pour l’avenir, jusqu’à ce qu’il se retrouve à la rue. Lors de mon entrevue avec lui, le grand jeune homme d’un mètre quatre-vingt-dix qu’il était devenu était amaigri. Son pantalon était déchiré, ses vêtements n’avaient pas été lavés depuis au moins le mois de mai – nous sommes pourtant à la fin de juin – et il était évident qu’il n’avait pas mangé convenablement depuis plusieurs jours.

L’État avait créé le désespoir incarné. Dany avait perdu sa dignité, un droit pourtant garanti par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

Au Québec, la DPJ et les services associés interviennent légalement pour protéger les mineurs. Leur mandat s’arrête généralement à 18 ans, sauf situations particulières (prolongation de suivi, programmes volontaires, etc.). À partir de là, les jeunes basculent dans les systèmes « généraux » : aide sociale, logement, santé, éducation.

Le problème central n’est pas tant une absence totale d’aide qu’un effet de transition sociale brutale. Beaucoup de jeunes quittent le système sans réseau familial stable, avec peu d’épargne et un parcours scolaire fragilisé. En parallèle, la crise du logement accentue le choc entre leurs ressources et le coût de la vie.

Il existe aussi des programmes de transition vers l’autonomie, mais ils sont souvent limités dans le temps et pas toujours accessibles.

Au Québec, le principal dispositif est le Programme qualification des jeunes (PQJ), destiné aux 16 à 25 ans ayant été suivis par la DPJ. Il vise l’insertion sociale et professionnelle, le soutien au logement et l’accompagnement vers l’autonomie.

Il existe aussi des volets de transition vers la vie autonome (TVA), portés avec des organismes communautaires, incluant parfois du soutien financier et psychosocial.

Cependant, plusieurs limites reviennent souvent : rupture de continuité des services à 18 ans, accès inégal aux programmes, et surtout un facteur structurel majeur : la précarité économique et la crise du logement.

Pour Dany, comme il était sans problèmes particuliers et ne correspondait pas aux critères d’urgence, il ne remplissait pas les conditions prioritaires. Résultat : ciao bambino, va dormir dans ta tente.

Dany a tenté de se trouver un travail, mais son apparence et sa situation ont rapidement constitué un frein. Personne n’a voulu de lui, pas même les petits commerces de proximité.

J’ai été bouleversé par ma rencontre avec lui et par la rédaction de cet article, car je ne vois aucune solution à court terme. J’ai serré Dany dans mes bras, le laissant face à son destin, qui, je l’espère, lui sera un peu plus favorable à l’avenir.

Quant à l’État, j’ai une toute autre opinion…

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