Julien, toi qui préfères les hommes 11

Caroline Gréco

J’observe Julien : il vient de s’acheter un miroir qu’il a installé dans sa chambre. Il se regarde souvent en disant : «Je suis moche !» Il me fait penser à la marâtre de Blanche Neige: Miroir, dis-moi qui est la plus belle !

Julien est beau, et il le sait. Il a beaucoup de classe, il s’habille avec une élégance discrète, il a un succès fou, aussi bien auprès des filles que des garçons.

«Je sais me défendre des filles et de toute façon, elles ne m’intéressent pas, physiquement. Par contre, côté garçons, j’ai le choix. Lorsque je vais en boîte, ils sont tous à mes pieds, je n’aurais qu’à claquer du doigt. Pouah ! Je n’aime pas cet étalage de viande. Je me suis fait une réputation de quelqu’un de froid, fier et distant. Cela me met à l’abri de beaucoup de choses!»

Lorsque je suis arrivée à la maison, ce soir là, Philippe était déjà rentré. Il lisait dans le petit salon-bibliothèque, ou du moins il essayait de s’occuper en m’attendant. Je le connais trop bien pour ne pas m’être aperçue tout de suite que quelque chose le tourmentait profondément. Il fumait sa pipe, assis dans un fauteuil, les jambes croisées. Son pied se balançait doucement, et je suis sûre qu’il n’arrivait pas à lire le livre qu’il avait entre les mains.

«Caroline ?»

Sa voix était angoissée. Il guettait mon retour, car la porte du petit salon était restée ouverte. Mon mari, qui aime le calme et a horreur d’être dérangé, la ferme habituellement. Dès qu’il a entendu le bruit de la clé dans la serrure, il m’a appelée, à plusieurs reprises. Il m’a à peine laissé le temps de déposer les paquets à la cuisine, que déjà il m’entraînait vers sa « tanière », refermait la porte et me disait, avec une voix qui tremblait un peu: «C’est une catastrophe, on est au courant de l’homosexualité de Julien ! Mon Dieu, quel scandale, quel malheur, quelle honte ! Tout le monde rira de nous !»

J’avais rarement vu Philippe aussi agité : il allait vers la fenêtre, revenait vers moi, faisait semblant de ranger un livre, déplaçait légèrement un fauteuil … Perplexe et contrariée, je lui ai demandé de m’expliquer qui était d’abord ce « on ». Une personne, un groupe d’individus? Son désarroi m’agaçait.
«Philippe, assieds-toi et raconte!
Jean-Louis, tu sais, la tapette …
– Ne parle pas n’importe comment, Philippe, Julien l’est aussi !» Je le regardais durement.

«Excuse-moi, ma chérie … Jean-Louis, donc, a été à l’Écu hier au soir, tu sais, il s’agit de ce club homosexuel de la rue Kennedy. Julien y était aussi, et naturellement, c’est la première chose que Jean-Louis m’a racontée cet après-midi, lorsque nous nous sommes retrouvés pour écouter la conférence du cancérologue allemand, le Professeur Schmidt. Tu connais Jean-Louis, tu sais combien il est bavard, il doit être très heureux de pouvoir dire, autour de lui, que j’ai un fils homosexuel. Il ne s’en privera pas, j’entends déjà les rires gras et les commentaires qui vont suivre. Que faire? J’ai honte!»

Mon mari se cache le visage dans les mains, attendant visiblement de moi un secours, qu’il sait pourtant impossible. Je ne savais que dire. Dans ma tête, les pensées défilaient à une allure vertigineuse : Julien est homosexuel. Bien. À nous maintenant de faire face à ce genre d’agression, de réagir avec fermeté et bon sens : quelque part, dans notre orgueil, cela fait mal, très mal. Étonnant que cette situation éclate seulement maintenant au grand jour.

Je me suis rapprochée de Philippe, j’ai entouré ses épaules de mon bras, je lui ai ébouriffé les cheveux, et, en essayant de sourire, je lui ai dit :
«Et alors? Cela devait arriver un jour, cela fera jaser pas mal de monde, mais, au bout d’un certain temps, ils en auront assez et les bavardages cesseront. Philippe, nous sommes deux, nous pouvons nous soutenir moralement. Pense au désarroi de Julien, il est encore plus à plaindre que nous. Courage! Et dis-toi que ce n’est qu’un début!»

Je me suis assise tout contre lui, dans ce grand fauteuil confortable, je me suis blottie contre lui et nous sommes restés un long moment sans parler, plongés dans nos pensées sombres. Des larmes silencieuses coulaient sur les joues de mon mari. Je me sentais tellement impuissante à le consoler. Un long moment plus tard, Philippe a murmuré:
«Caroline …
– Oui ?
– Faut-il le dire à Julien?
– Je ne crois pas, mon chéri, il est déjà assez perturbé comme cela, et puis est-ce que cela changerait quelque chose?»

Julien dit souvent qu’il se sent bien dans sa peau d’homosexuel et qu’il n’a aucune peine à assumer son état. Il le répète trop souvent pour que cela soit convaincant. Je pense qu’il veut y croire, qu’il doit y croire et se donne ainsi du courage pour accepter cette situation. Son angoisse, qu’il réussit mal à cacher, et sa question «Est-ce qu’il sait?» Lorsque nous le présentons à quelqu’un qu’il ne connaît pas, montrent bien que son homosexualité n’est pas toujours simple et facile à vivre.

Il est parfois difficile de s’accepter. Cela dépend d’abord de soi-même, mais l’entourage, les amis, les parents, peuvent aider ou, au contraire, avoir une influence négative. L’acceptation ou la non-acceptation de l’homosexualité est vraiment une réaction très personnelle.

Robert est très fier de son état. Vers dix-sept, dix-huit ans, lorsqu’il s’est aperçu qu’il préférait les garçons, il a annoncé cette nouvelle à toutes les personnes qu’il connaissait et s’est mis à draguer tous les hommes qu’il rencontrait. L’entrée dans le monde du travail lui a porté quelques coups durs, car son homosexualité affichée n’était pas acceptée si facilement. Il a continué à draguer, mais plus discrètement. Robert a horreur des filles, qu’il ne supporte pas, à part ses deux sœurs, avec qui il partage des liens d’affection.

Les enfants, qu’il trouve trop bruyants et sources d’embêtements, ne lui manquent pas et il donne l’impression d’être vraiment à l’aise dans homosexualité. Il parle volontiers des Grecs anciens et de la chance qu’ils avaient de faire partie d’une civilisation homosexuelle. Il espère et souhaite que cette approbation sociale se réalise petit à petit, en France, car «les homos, chez nous, deviennent de plus en plus nombreux et il n’y a pas de raisons que cela ne se fasse pas.»

Il milite avec ferveur pour tout ce qui est homosexuel: prises de position, rencontres, associations, revues … et dit ouvertement que chacun de nous, avant de choisir sa voie, devrait faire des expériences sexuelles des deux côtés: cela permettrait d’être sûrs de notre choix. Que dire, que faire, devant de telles affirmations, aussi présomptueuses.

Jean-Paul est un beau garçon brun, beau, sportif, passionné de tennis et de ski. De taille moyenne, bien proportionné, rien dans son comportement ne laisse supposer qu’il est homosexuel. Il est ingénieur et a un poste de responsabilité dans une grande société internationale. Il est tellement complexé par la honte et la peur d’être rejeté par la société, qu’il cache soigneusement son état. Pour faire croire qu’il est comme tout le monde, il s’est fait une réputation de «dragueur de filles». Aucune, dit-il, ne lui résiste. Mais les soirs de déprime, il s’effondre chez ses copains homosexuels, en criant son dégoût des filles, sa peur d’être découvert et son désespoir devant la vie.

Mon amie Sophie a vu le film Maurice. Il s’agit d’une histoire d’amours particulières dans un collège anglais au siècle dernier. Elle ne s’y attendait pas du tout et cela lui a donné à réfléchir. Naturellement, je suis allé le voir!

Au dix-neuvième siècle, les homosexuels anglais étaient condamnés à mort. Au début de ce siècle, ils encouraient des peines de prison assez sévères, et ils étaient fouettés! Combien d’hommes ont dû avoir une vie secrète et infernale, combien de délations, de drames, de souffrances, de vies brisées: ce secret si lourd, cette angoisse d’être découvert et jugé, insulté et méprisé par tous : même la vie en prison devenait insupportable!

Par quelles affres, par quels cauchemars ont dû passer ces gens-là avant de se découvrir, d’avouer leur amour. Quels subterfuges, et combien de précautions  à prendre pour pouvoir s’aimer. Quelques décennies seulement nous séparent de cette époque et combien de changements!

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