L’ANGE GARDIEN DANS LE FRIGO

Par: Jean-Philippe Bernié / Jeanphilippebernie.blogspot.ca

(Ce texte a fait l’objet d’une publication antérieure dans la collection «Petit moulin» de l’Atelier du Bief.)

Il y a un ange gardien dans mon frigo.

C’est pourtant un frigo tout à fait normal. Je l’ai acheté dans une grande surface d’électroménager, il y a assez longtemps, profitant à l’époque d’un rabais de deux cent dollars consenti aux acheteurs de l’ensemble cuisinière / réfrigérateur de la même marque. Un frigo comme n’importe quel autre, donc, tout à fait respectable. Mais il y a un ange gardien à l’intérieur.

Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite. Quoi de plus banal qu’un frigo ? Un petit congélateur, des bacs en plexiglas, un contenant à œufs, un compartiment pour le beurre… et un bandeau de commande aussi simple que possible.

Je l’avais choisi pour cela. Je n’entends rien à l’électronique et je n’avais pas envie de me retrouver face à un frigo aussi compliqué qu’un ordinateur. Non, un simple thermostat fait l’affaire. Je règle la température que je désire, et quand l’intérieur du frigo la dépasse, le thermostat déclenche un contact — enfin, je le suppose, je ne suis pas plus calé en électricité qu’en électronique —, et le compresseur se met en route en ronronnant.

Je soupçonne l’ange gardien d’être soit dans le thermostat, soit dans le compresseur. Mon frigo et moi cohabitons sereinement. Je le remplis, je le vide, parfois je le nettoie, et il maintient ce que je lui ai confié à la température voulue.

Nous sommes souvent ensemble: je passe beaucoup de temps dans ma cuisine, à vaquer aux milles petites tâches sans importance de la journée, et c’est donc dans la cuisine que je réfléchis, que je téléphone, que je lis mon courrier, que j’écris, que je pense à l’avenir, que je mijote mes espoirs et mes craintes. Et c’est dans ma cuisine que j’ai commencé à me poser des questions.

J’ai remarqué que dès qu’il m’arrive quelque chose d’inattendu, de désagréable, que ce soit une mauvaise nouvelle dans une lettre, des mots pénibles dans une conversation téléphonique, ou même une pensée sombre qui me traverse l’esprit alors que j’épluche des pommes de terre, mon frigo démarre. Le thermostat donne un ordre au compresseur, le compresseur part, le frigo ronronne. Ce bruit accompagne mes moments d’inquiétude comme un gros chat mécanique, comme si le frigo voulait me rassurer par son ronronnement, me rappeler que je ne suis pas seul dans ma cuisine à affronter les difficultés de la vie.

Au début, j’ai cru à une coïncidence idiote. Un ange gardien dans un frigo, ça ne tient pas debout. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence : mon frigo n’est pas un frigo comme les autres, il ne se contente pas de refroidir, il m’accompagne aussi de son murmure sympathique à travers mes petits malheurs et mes grandes détresses.

Au départ, ça m’embêtait un peu : un frigo est-il un endroit convenable pour un ange gardien ? Puis je me suis dit qu’il l’avait choisi tout seul, et que je devais respecter son choix. Je fais ma part pour qu’il s’y sente bien : je n’y mets que de la nourriture bien fraîche et de première qualité, j’évite ce qui sent trop fort, le melon, le poisson… et de temps en temps je pose sur les tablettes un peu de bicarbonate ou de marc de café, pour qu’aucune mauvaise odeur ne s’incruste.

Car mon frigo n’est plus tout jeune. Il date d’une bonne quinzaine d’années. Datait, devrais-je dire. Le mois dernier, j’ai laissé mon appartement à des amis qui rentraient de l’étranger à l’improviste. Ça tombait bien, je partais en croisière dans les Caraïbes. Mes amis sont des gens charmants, je les connais depuis une éternité, et j’ai refusé qu’ils payent quoi que ce soit pour leur séjour chez moi. Mais quand je suis revenu j’ai découvert, en lieu et place de mon frigo, un monstre aux portes d’acier brossé, avec distributeur de glace incorporé. Pour te remercier, m’ont-ils dit. Ton vieux machin était vraiment trop antique !

Depuis, je regarde le monstre de métal. Son bruit est froid, grave, et à peine audible. On ne se comprend pas, tous les deux. Je me demande ce qu’est devenu mon ancien frigo. Traîne-t-il quelque part, dans une décharge, les portes arrachées pour que les enfants ne s’y enferment pas ? Et je me demande si mon ange gardien y est toujours, s’il comprend ce qui se passe. Peut-être attend-il, quelque part sur un tas d’immondices, que je revienne et que je le rebranche, pour qu’il puisse à nouveau ronronner.

FIN

Par: Jean-Philippe Bernié – Épisode 1
Photo: Google libre de droit
LES TOURS DE COMBAT
(Ce texte a fait l’objet d’une première publication dans la revue Solaris.)

Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne dont les gros bataillons serrés semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute.  – BOSSUET

Dissimulée au creux d’une combe parmi les troncs d’arbres morts, la tour de combat attendait, immobile et vigilante. Elle avait replié sous elle ses podes articulés, et ressemblait ainsi à un gros cylindre vertical, métallique et inerte. Les épaisses plaques de blindage qui la recouvraient étaient maculées de rouille et de poussière. Son dôme ouvert laissait voir les capteurs qui traquaient la moindre molécule d’huile brûlée ou de vapeur de combustion, et les antennes qui fouillaient le bruit électromagnétique environnant. Les parasites provoqués par l’orage qui approchait rendaient la tâche difficile, et son cerveau électronique ne parvenait pas à détecter parmi la multitude de signaux aléatoires les fréquences périodiques qui révéleraient l’approche d’une autre tour. Ses antennes presque aveugles, la tour de combat se savait vulnérable ; immobile et réduisant ainsi ses propres émissions au minimum, elle attendait que l’orage passe pour sortir de la combe où elle était difficilement détectable. Soudain, un de ses capteurs perçut une anomalie dans l’échantillon d’air qu’il venait de prélever ; quelques millimètres cubes de gaz passèrent à travers les colonnes chromatographiques qui en analysèrent la composition.

Chaque type de tour avait sa propre signature olfactive, et émettait une fumée de graisse et de gaz de combustion spécifique, résultat de son mode de fonctionnement, de son type de moteur, et de sa puissance. Les circuits de la tour de combat comparèrent le résultat obtenu aux données présentes dans sa mémoire et identifièrent l’approchant : une tour légère, sans danger pour elle mais trop rapide pour être rattrapée. Cependant, ces vapeurs mécaniques étaient accompagnées d’un effluve inhabituel, que la tour de combat identifia quelques secondes plus tard : une trace de caoutchouc brûlé. Déroutés un instant par ce composé inattendu, ses circuits conclurent de l’odeur que la tour légère subissait des difficultés de fonctionnement. L’intelligence mécanique de la tour de combat en déduisit qu’ainsi diminué, son adversaire se déplaçait peut-être moins vite qu’en temps normal, et qu’elle pouvait donc espérer l’attraper. Elle déplia ses podes et monta lentement la pente de la combe dans un chuintement pneumatique. Un rongeur détala devant elle et se réfugia dans un buisson épineux, mais elle n’y prêta pas attention ; les créatures à sang chaud ne l’intéressaient pas. Les odeurs de l’autre tour lui parvenaient toujours, de plus en plus fortes. Juste avant de parvenir au sommet de la combe, la tour de combat s’immobilisa, son dôme bascula complètement, et une tige téléscopique surmontée d’une caméra en sortit. Elle examina les alentours. Un plateau rougeâtre s’étalait devant elle ; pas d’arbres, peu de végétation. Seuls de gros rochers ocre rompaient la monotonie de la plaine aride, certains presque aussi hauts que la tour elle-même. Elle perçut un mouvement près d’un de ces rochers, ajusta son système optique, et repéra l’approchant : une petite tour tripode, qui avançait avec difficulté. La petite tour ressemblait à un cylindre brin d’environ un mètre de haut, monté sur trois pieds articulés. Un des pieds bougeait par saccades ; le joint qui le liait au corps dégageait un filet de fumée noire et grinçait à chacun de ses mouvements.

Tapie derrière le bord de la combe, la tour de combat étudia le tripode blessé. Son huile de lubrification pourrait lui être utile – ses propres réserves devenaient dangereusement basses. Elle tendit ses antennes dans toutes les directions, regarda alentours : rien. Elle était seule avec sa proie. Elle rentra sa caméra, franchit le bord de la combe et se précipita dans le cliquetis de ses six pieds articulés. Le tripode la détecta et tenta de fuir dans la direction opposée, mais son joint défectueux l’en empêcha ; il entama un demi-tour maladroit, mais en quelques secondes la tour de combat arriva sur lui. Elle tendit un de ses podes avant, coinça le membre blessé de son adversaire et tira. Le tripode résista, tenta de se dégager, mais il n’était pas de taille, et son joint céda. Déséquilibré, il bascula à terre, battant l’air de ses podes valides, mais il était fait pour la vitesse, pas pour la défense, et ses coups égratignèrent à peine les épaisses plaques d’acier du blindage de la tour de combat. Méthodiquement, celle-ci arracha les deux autres podes de la même façon. Complètement immobilisé, le tripode agitait ses senseurs en tous sens, mais la grosse tour n’en avait cure. Elle le retourna pour accéder au carter d’huile et au réservoir de carburant. De l’extrémité d’un pode, elle éventra avec délicatesse la frêle carapace de la tour légère et repéra les réservoirs qu’elle cherchait.

La suite de cette nouvelle dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *