— Je vous rappelle que vous n’avez pas élevé d’objection lorsque, au début du projet, il m’a été confié la tâche de rédiger ces syn- thèses. De toute façon, il est trop tard. Je vous avais donné jusqu’à dix-sept heures pour me transmettre vos commentaires et il est dix-sept heures dix. J’ai remis ce document à Michel Berthier. La prochaine fois, soyez à l’heure.
Il y eut un silence et Christine se recroquevilla encore un peu plus contre le mur. Puis Eric Duguet dit, d’un ton étonnamment calme : — Un jour, professeur Lanriel, quelqu’un vous fera la peau. Nouveau silence, plus court, suivi de pas qui s’éloignaient. Chris- tine entendit ensuite des talons qui claquaient et la porte que l’on fermait. Mais elle dut attendre plusieurs minutes, appuyée contre le mur de la réserve, que les battements violents de son cœur se calment. Puis elle sortit à son tour.
Vingt minutes plus tard, encore secouée, elle se retrouva devant une salade de crudités dans un café de l’avenue du Parc. Elle ou- vrit le livre qu’elle lisait en ce moment — Les liaisons dangereuses — mais elle le referma rapidement, incapable de se concentrer. Comment Claire Lanriel pouvait-elle traiter ainsi un autre pro- fesseur, qui était pourtant son égal ? Elle n’avait pas de limites ! Devait-elle en parler pendant le Groupe, dire combien cela l’avait choquée ? Heureusement qu’elle avait trouvé le Groupe pour la soutenir, et surtout le docteur Rhys, il lui avait fait comprendre tel- lement de choses…
Elle l’avait rencontré quelques mois plus tôt, de façon un peu étrange, comme si le destin l’avait voulu. L’année précédente, elle s’était inscrite à un cours de bridge, non pas que le jeu l’attirât particulièrement, mais pour rencontrer des gens, elle qui ne voyait personne en dehors de son travail.
Au début, tout s’était bien passé, elle avait fait des progrès rapides et s’était même surprise à aimer ça. Puis un jour leur professeur, jugeant que ses élèves étaient assez avancés, les avait inscrits à un tournoi. Christine s’était retrouvée sous les néons d’une im- mense salle dans un Holiday Inn près de l’aéroport, avec quarante, cinquante, peut-être soixante tables de bridge, des dizaines d’in- connus qui savaient jouer et qui jouaient pour gagner, et elle s’était effondrée dès la première partie, paralysée, oubliant ce qu’elle avait appris, mélangeant ses enchères, incapable de suivre le jeu de la carte, sous le regard surpris et de plus en plus impatient de son partenaire ; ils étaient arrivés bons derniers, et Christine s’était jurée de ne plus jamais jouer aux cartes, de ne plus jamais suivre un cours. Elle s’était esquivée, larmes aux yeux, sans saluer ses compagnons, elle ne voulait plus les voir, elle avait trop honte, et elle s’était retrouvée dans le parking, se demandant comment ren- trer chez elle, c’était son partenaire qui l’avait emmenée, mais elle préférait mourir plutôt que de reparaître devant lui, comment faire, il y avait bien le bus, mais le samedi il ne passait pas souvent, ou le taxi, mais c’était cher…
— Je peux te déposer quelque part, Christine ? Elle avait sursauté en voyant surgir entre les voitures la silhouette sombre de Katya Quelque Chose — Christine ne se souvenait pas de son nom de famille. Katya suivait aussi des cours de bridge au club, mais au niveau avancé, et Christine ne l’aimait pas beaucoup. Katya avait une quarantaine d’années, les cheveux teints en roux, et la peau épaisse des gens qui ont trop bu, trop fumé ou trop pris le soleil. Elle était toujours vêtue de cuir noir et dégageait une odeur puissante de parfum coûteux. — Je vais au centre-ville, je peux te laisser à une station de métro.
Christine avait hésité, mais l’offre était vraiment trop tentante, et elle l’avait suivie jusqu’à sa voiture, une grosse berline allemande. Et Katya avait parlé : — Je me souviens de mon premier tournoi. Tout au début, j’ai chuté un trois sans-atout inchutable et j’ai été incapable de continuer à jouer. J’ai abandonné mon partenaire en plein milieu de la partie suivante et je n’ai plus touché aux cartes pendant des années. Christine l’avait regardée, très surprise. Katya ne ressemblait pas du tout à quelqu’un qui abandonne quoi que ce soit. En fait elle ressemblait plutôt à un cheval qui n’a pas encore trouvé d’obstacle assez haut.
— J’étais différente quand j’étais plus jeune, poursuivit Katya. J’avais des problèmes… d’origine familiale. Une conversation assez décousue avait suivi, au cours de laquelle Katya avait évoqué d’autres souvenirs qui ne correspondaient ab- solument pas à l’image de char d’assaut que Christine avait d’elle. En la déposant au métro Lionel-Groulx, Katya avait ouvert son sac et pris une carte de visite qu’elle avait tendue à Christine entre ses doigts aux longs ongles recourbés et peints en rouge sombre.
— Le docteur Rhys m’a beaucoup aidée. Peut-être pourra-t-il t’aider à retrouver ta confiance en toi… et surtout, t’aider à com- prendre pourquoi tu l’as perdue. Christine avait hésité, mais finalement elle n’avait pas contacté ce docteur Rhys. Tout cela lui paraissait très bizarre, mystérieux — peut-être même un peu inquiétant. Plusieurs mois avaient passé. Mais le jour où Claire Lanriel avait parlé de fermer la bibliothèque, elle était rentrée chez elle en proie à la panique et sur un coup de tête avait cherché la carte, avait fini par la trouver, heureuse- ment qu’elle ne jetait jamais rien, et avait appelé sans trop savoir à quoi s’attendre, ni quoi dire. La jeune femme qui lui avait répondu n’avait pas paru troublée et lui avait simplement donné la date de la prochaine réunion du Groupe.
— Nous offrons la première visite. Vous pourrez ainsi juger de la méthode du docteur Rhys. Christine regarda sa montre. Il était temps de partir, il ne fallait pas qu’elle soit en retard. Elle vérifia encore qu’elle avait les deux billets de cinquante dollars dans son porte-feuille. Ce n’était pas cher payé pour les réunions du Groupe et surtout pour l’interven- tion du docteur Rhys. Quand le docteur Rhys parlait, tous les pro- blèmes semblaient disparaître et pour la première fois Christine voyait enfin un espoir de trouver la sérénité qui lui avait toujours manqué. Mais pour l’atteindre, il fallait une vraie thérapie, il fallait des séances privées, et elle hésitait encore — elle craignait, sans trop se l’avouer, ce que le docteur Rhys pourrait lui révéler sur elle- même. À quel prix lui serait facturé le bonheur ? Mais personne ne la forçait. Comme l’avait dit un jour le docteur Rhys, et cette phrase s’était gravée dans l’esprit de Christine : « Il ne faut pas brusquer les choses. La guérison doit venir de l’intérieur, et elle attend son heure la plus favorable. Lorsque vous saurez, Christine, que le moment est arrivé, vous viendrez à moi et ensemble nous irons dans votre passé trouver les causes de ce qui vous tour- mente aujourd’hui. »
Le mardi matin, à huit heures quinze, Michel Berthier entra dans le réduit à côté du bureau de May Fergusson, où se trouvaient la photocopieuse et les casiers de courrier.
Il aperçut dans son casier une enveloppe blanche. Elle était dépour- 29 vue de timbre, et sans indication de provenance. Il y était écrit au feutre bleu, en grosses lettres manuscrites : DIRECTEUR MICHEL BERTHIER. Michel posa la revue qu’il voulait photocopier et prit l’en- veloppe, l’ouvrit et déplia la feuille qu’elle contenait. Il lut le texte, éga- lement en grosses lettres manuscrites bleues :
Claire Lanriel a truqué les résultats de sa thèse. Regardez les photos.
— Eh bien ! s’exclama-t-il. Il replia la feuille et la remit dans l’enveloppe. Puis il photocopia son article ; mais son visage était soucieux. Il ressortit du réduit et des- cendit à la bibliothèque. Avec l’aide de Christine Verlanges, qui était toujours là très tôt, il trouva la thèse de Claire, puis remonta à son bureau, chaussa ses demi-lunes et commença à lire. Peu avant neuf heures, on frappa à sa porte et il vit apparaître la tête d’Eric Duguet dans l’entrebâillement. Michel referma la thèse. — On a une réunion du projet Wing 3000 demain matin, dit Eric. — Je sais, répondit Michel. J’ai vu la note de Claire. — Allez-vous y participer ? — Je ne le pense pas. Les réunions techniques ne sont pas de mon ressort. — Ces réunions vont bien au-delà de la technique, grogna Eric. Michel sentit naître une pointe de curiosité en lui. Que voulait Eric ? Il chercha un instant dans le fouillis de son bureau et en sortit un épais document à couverture verte. — Claire m’a remis ce rapport hier soir. Le projet semble aller parfai- tement bien, non ? Eric prit le document et le feuilleta d’un air légèrement distant. — Effectivement, ça avance. Nous allons bientôt lancer la deuxième phase. Le visage d’Eric était fermé et Michel crut en deviner la cause. Il de- manda : — Aurais-tu par hasard des motifs de te plaindre de Claire Lanriel ? Hésitant, Eric se mordit la lèvre inférieure. — Eh bien, je trouve qu’elle a parfois tendance à exagérer sa contri- bution à des travaux qui sont collectifs. Notamment dans les rapports qu’elle rédige. Par exemple dans celui qu’elle vous a remis hier soir. Tout ce qu’a fait son équipe est soigneusement consigné, souligné et attribué. Les travaux de Gatwick et les miens sont présentés de façon parfois un peu plus elliptique. Michel ôta ses demi-lunes : — Claire Lanriel est une scientifique brillante, qui est également ex- perte dans l’art de jouer des coudes. Il faut peut-être recadrer tout ça. J’assisterai à votre réunion demain matin.
Le soulagement se lut sur le visage d’Eric qui prit congé et ressortit. Laissé seul, Michel ouvrit un tiroir de son bureau et après quelques secondes de recherche y trouva une loupe. Il passa un long moment à examiner les détails des photos dans la thèse de Claire Lanriel. Il se demanda s’il y avait un lien entre Eric Duguet et la lettre anonyme qu’il venait de recevoir.
La suite de ce roman dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine