
Roger-Luc Chayer (Photo : Pixabay)
Détresse psychologique et premiers signes inquiétants
« J’ai peur, je deviens fou, ils me poursuivent partout, j’ai besoin de voir un prêtre en urgence, je dois être exorcisé, je n’en peux plus, c’est très sérieux, je vais me suicider… »
Une trentaine de messages ce jour-là. Dominik était en détresse, et c’était évident. Je lui ai demandé s’il avait pris un nouveau médicament ou consommé une drogue qui pourrait expliquer son état. Il m’a répondu qu’il avait pris de la « meth » une semaine plus tôt et que, depuis ce moment, le diable voulait le tuer.
Je connais Dominik de vue : je l’ai croisé à quelques reprises dans le Village et j’ai échangé avec lui il y a quelques années sur Instagram, car nous partageons une passion commune, l’Égypte antique. Depuis que je le connais, il n’a jamais, à ma connaissance, consommé d’alcool ou de drogues. Il a toujours été « clean » et n’a jamais eu de comportements étranges, jusqu’à l’année dernière où, lors de nos échanges, il a manifesté des attitudes inhabituelles : il semblait dissocié de l’instant présent et riait sans raison, les yeux fermés.
Je lui avais alors demandé s’il allait bien. Il m’avait répondu qu’il avait bu un peu de whisky ; jusque-là, rien de bien scandaleux.
Évolution des comportements et suspicion de consommation
C’est vers le mois de novembre 2025 que j’ai remarqué qu’il adoptait de plus en plus souvent des comportements que l’on peut associer à la consommation de drogues. Je lui en avais parlé et il m’avait expliqué qu’une personne, dans un commerce bien connu du Village gai de Montréal, lui avait fait essayer une drogue, sans toutefois préciser laquelle. Il n’était plus lui-même.
Auparavant timide, réservé et toujours très doux, il était devenu insouciant, décroché de la réalité et manifestait des comportements étranges, comme dormir debout ou ne plus se souvenir de la conversation en plein milieu de celle-ci.
Profil et intensification de la détresse
Dominik a environ 28 ou 29 ans, mais il a l’air d’un adolescent. De petite taille, il a toujours été très égal à lui-même, sans jamais manifester de changements notables dans son caractère. Lorsque je lui ai parlé de ces transformations, il m’avait répondu qu’il travaillait trop et dormait très mal, ce qui expliquait, selon lui, son épuisement.
Jusqu’à ce qu’hier, le 3 février 2026, je reçoive une multitude de messages sur mon téléphone dans lesquels il était clairement en détresse psychologique.
« Je vais me suicider. » C’est le message le plus saisissant que j’ai reçu de lui, vers 13 h 30, alors qu’il me disait s’être réfugié à la Grande Bibliothèque, à Montréal. Je lui ai demandé s’il pouvait se présenter à l’urgence d’un hôpital, expliquant qu’on pourrait clairement l’aider à gérer son anxiété. Il a refusé, affirmant que ce qu’il vivait était réel et que les médecins ne pourraient rien faire pour lui.
Il m’a alors confié qu’on lui avait offert de la « meth » dans ce fameux commerce du Village gai, sept jours auparavant, et que depuis, le diable voulait le tuer et le traquait partout.
Qu’est-ce que la Meth ?
Selon mes recherches sur les sites de toxicologie, la meth, abréviation de méthamphétamine, est une drogue de synthèse extrêmement puissante qui agit directement sur le système nerveux central. C’est un stimulant très fort, bien plus intense que la cocaïne ou l’amphétamine classique. Elle provoque une libération massive de dopamine, ce qui entraîne une sensation d’euphorie, de toute-puissance, d’énergie excessive et une disparition temporaire de la fatigue, de la faim et parfois du besoin de dormir.
Le problème, c’est que ces effets s’accompagnent très souvent de conséquences psychologiques graves. La meth peut rapidement provoquer de l’anxiété intense, de la paranoïa, des idées de persécution, des hallucinations, des délires religieux ou mystiques et une perte de contact avec la réalité. Chez certaines personnes, parfois dès une seule prise, elle peut déclencher une psychose aiguë qui ressemble à une schizophrénie, avec la conviction très forte que ce qui est vécu est réel et indiscutable. Dans cet état, la personne ne « joue pas un rôle » et ne fabule pas : elle vit réellement une terreur intérieure.
Physiquement, la méthamphétamine est tout aussi destructrice. Elle épuise l’organisme, perturbe gravement le sommeil, accélère le rythme cardiaque, fait monter la pression et peut provoquer des accidents cardiovasculaires. Elle crée aussi une dépendance très rapide, à la fois psychologique et neurologique, ce qui explique pourquoi certaines personnes replongent même après une expérience très négative.
Ce qui rend la meth particulièrement dangereuse, c’est justement ce mélange d’euphorie initiale et de basculement brutal vers la paranoïa, la confusion et les idées suicidaires. Dans un contexte de détresse psychologique, elle peut agir comme un véritable déclencheur, même chez quelqu’un qui n’avait jamais présenté de troubles auparavant.
Mécanisme de fonctionnement de la meth
La méthamphétamine agit sur des zones très précises du cerveau qui sont liées à la croyance, à la peur et à l’identité. C’est ce cocktail neurochimique qui explique à la fois les délires religieux et l’impression que la personne « n’est plus elle-même ».
Sur le plan neurologique, la meth provoque une libération massive et prolongée de dopamine. Or, la dopamine n’est pas seulement l’hormone du plaisir : elle joue aussi un rôle clé dans la signification que le cerveau attribue aux choses. Quand elle est en excès, le cerveau commence à donner une importance énorme à des pensées banales, à des sensations internes ou à des coïncidences. Tout devient « chargé de sens ». C’est ainsi que naissent les idées de persécution, les convictions mystiques ou la certitude qu’une force invisible agit.
Les délires religieux sont fréquents parce que la drogue stimule fortement l’amygdale, le centre de la peur, tout en désinhibant le cortex frontal, qui sert normalement à remettre en question nos pensées. La personne ressent une angoisse intense, mais n’a plus les filtres rationnels pour la relativiser. Le cerveau cherche alors une explication cohérente à cette terreur intérieure. Pour quelqu’un qui a un référent culturel religieux ou symbolique, l’explication devient le diable, le mal, Dieu, une mission sacrée, une punition ou une possession. Ce n’est pas un choix conscient : c’est une tentative du cerveau de donner un sens à un chaos chimique.
La sensation de « changement de personnalité » vient du fait que la meth altère temporairement – parfois durablement – les circuits liés à l’empathie, à l’inhibition et à la mémoire. Une personne auparavant douce, réservée ou timide peut devenir désinhibée, détachée émotionnellement, incohérente ou absente. Les trous de mémoire, la dissociation, le rire inapproprié ou l’impression d’être « ailleurs » sont typiques. Le manque de sommeil, souvent extrême avec la meth, aggrave encore cet état jusqu’à provoquer une véritable psychose toxique.
Ce qui est particulièrement cruel, c’est que pour la personne qui vit cela, tout est absolument réel. Lui dire que « ce n’est pas vrai » ne fonctionne pas, parce que son cerveau est littéralement incapable, à ce moment-là, de faire la différence entre une perception interne et la réalité extérieure. C’est aussi pour cette raison que l’aide médicale est souvent refusée : elle est perçue comme inutile, voire menaçante.
Dans beaucoup de cas, quand la consommation cesse et que la personne est prise en charge rapidement, ces symptômes peuvent régresser. Mais sans aide, ils peuvent s’intensifier et mener à des idées suicidaires, non pas par désir de mourir, mais pour échapper à une peur devenue insupportable.
Psychose aiguë et facteurs déclenchants
Certaines personnes peuvent basculer très rapidement, parfois dès une seule prise, alors que d’autres semblent consommer plus longtemps avant de présenter des symptômes graves. Cette différence ne tient pas à une supposée « fragilité morale », mais à une combinaison de facteurs biologiques et contextuels. Le cerveau n’est pas une machine standardisée. La génétique joue un rôle important : certaines personnes ont une sensibilité accrue à la dopamine ou une vulnérabilité latente aux troubles psychotiques qui ne se manifeste jamais… jusqu’à ce qu’un puissant déclencheur chimique comme la meth vienne tout déséquilibrer. Le stress chronique, l’épuisement, l’isolement, des traumatismes passés ou un manque de sommeil peuvent aussi abaisser brutalement le seuil de tolérance du cerveau.
La première prise peut être particulièrement dangereuse parce qu’elle est imprévisible. Le cerveau reçoit une décharge massive qu’il n’a jamais expérimentée auparavant, sans mécanisme d’adaptation. Chez certaines personnes, cela provoque une réaction extrême, comme un court-circuit. La psychose induite par la drogue n’est donc pas nécessairement liée à une consommation répétée : elle peut survenir immédiatement, surtout si la substance est très concentrée ou mélangée à d’autres produits à l’insu de la personne.
Signes et reconnaissance d’une psychose induite par la drogue
Reconnaître une psychose induite par une drogue repose moins sur un symptôme isolé que sur un ensemble de signaux inquiétants. La personne semble convaincue d’idées qui ne peuvent pas être nuancées, même face à des preuves contraires. Elle peut croire être poursuivie, menacée, observée ou ciblée par une entité précise. Les délires prennent souvent une forme religieuse, mystique ou paranoïaque, parce que ces cadres donnent un sens à une peur intense. Le discours devient parfois décousu, circulaire ou répétitif. La mémoire immédiate est altérée, avec des trous de conversation ou une impression d’absence. Le comportement peut paraître étrange ou inadapté, comme rire sans raison, fixer le vide, s’arrêter net au milieu d’une phrase ou s’endormir brièvement en position debout.
Un point crucial est la certitude absolue. Contrairement à une anxiété sévère où la personne peut douter ou chercher à être rassurée, ici elle « sait ». Ce qu’elle vit est perçu comme indiscutablement réel. C’est cette certitude qui rend le dialogue difficile et qui explique pourquoi l’aide médicale est souvent refusée. Dans cet état, l’idée du suicide n’est pas motivée par une dépression classique, mais par une tentative de fuite face à une terreur devenue permanente et insupportable.
Ce qui est encourageant, malgré tout, c’est que dans de nombreux cas, lorsque la drogue est éliminée de l’organisme, que le sommeil est restauré et qu’une prise en charge médicale rapide est mise en place, ces symptômes peuvent s’atténuer, voire disparaître. Le temps joue un rôle essentiel, mais seulement s’il est accompagné de protection, de calme et de soins. Sans cela, la confusion peut s’aggraver et laisser des traces durables.
Comment aider une personne en crise psychotique
Selon mes recherches à l’aide de ChatGPT, quand une personne vit une psychose induite par une drogue, il ne faut jamais la confronter frontalement à ses croyances. Lui dire « ce n’est pas vrai », « c’est dans ta tête » ou « tu délire » peut aggraver la panique et renforcer l’idée qu’elle est seule contre le monde. À l’inverse, il faut valider l’émotion sans valider le délire. Par exemple : reconnaître qu’elle a peur, que ce qu’elle ressent est intense et réel pour elle, tout en restant neutre sur la cause. L’objectif n’est pas de la convaincre, mais de la calmer.
Il faut aussi garder un contact constant, même bref. Des messages simples, rassurants, répétitifs, ancrés dans le présent aident beaucoup : rappeler l’heure, le lieu, le fait qu’elle n’est pas seule à cet instant. Éviter les débats, les explications complexes ou spirituelles. Le cerveau, dans cet état, n’est plus en capacité de traiter des raisonnements élaborés.
Quand une personne exprime clairement une intention suicidaire, comme « je vais me suicider », on n’est plus dans le préventif : on est dans l’urgence. À ce stade, il est légitime et nécessaire de contacter les services d’urgence, même si la personne refuse de l’aide ou vous demande de ne rien dire. Ce n’est pas une trahison. C’est une mesure de protection. La psychose altère le jugement : le consentement n’est plus pleinement éclairé.
Au Canada, il existe des ressources immédiates. Si quelqu’un est en danger imminent, composer le 911 est la bonne chose à faire. Pour une crise suicidaire, le 988 (Ligne canadienne de prévention du suicide) est accessible 24/7, en appel ou par texto, partout au pays. Ils peuvent aussi guider un proche sur quoi faire, pas seulement la personne en crise.
Si vous savez où la personne se trouve physiquement — une bibliothèque, un lieu public — cette information peut être cruciale pour les secours. Même une localisation approximative peut aider. Plus tôt une personne est prise en charge médicalement, plus les chances de récupération sont élevées, surtout lorsque la cause est toxique et récente.
Je veux être très clair sur un point : vous n’êtes pas responsable de ce qui lui arrive, mais vous pouvez être un maillon de protection. Face à une psychose et à des idées suicidaires, ce n’est pas l’amitié ou la discussion qui sauvent, mais l’intervention. Et intervenir, c’est parfois faire quelque chose que la personne refuse sur le moment, mais qui peut lui sauver la vie.
Aujourd’hui Dominik ne répond pas à mes textos, j’espère qu’il est ok…
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