Entrevue avec la mosaïste Adeline Benhammouda

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Christophe Pilaire (Image : https://montreal.ca/evenements/biennale-xl7-xl-art-montreal-102278)

Adeline Benhammouda est une artiste mosaïste française établie à Montréal depuis 2007. Autodidacte, elle a perfectionné sa pratique auprès de maîtres mosaïstes canadiens, italiens et français, après une formation universitaire en littérature et en droit notarial.

Son travail explore les possibilités expressives de la mosaïque contemporaine à travers des œuvres figuratives et sculpturales où se rencontrent la pierre, le verre, la céramique et des matériaux recyclés. Nourrie par sa double culture kabyle et polonaise, inspirée par la lumière, les textures ainsi que par les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la transmission, elle réalise aussi bien des œuvres d’atelier que des murales participatives en milieu urbain.

Engagée dans la médiation culturelle et l’art-thérapie, elle anime depuis plusieurs années des ateliers destinés à des publics variés, convaincue que la mosaïque constitue un puissant vecteur de création, de partage et de dialogue.

Comment avez-vous découvert la mosaïque, et à quel moment avez-vous compris qu’elle deviendrait bien plus qu’une simple pratique artistique ?

J’ai découvert la mosaïque un peu par hasard alors que j’étudiais en école de notariat à l’Université d’Angers. À partir de petites tuiles cassées, j’ai réalisé un dessus de table, et tout est parti de là.

En 2007, je suis arrivée au Québec, où j’ai commencé à travailler chez un céramiste détaillant. Cette expérience m’a permis d’approfondir mes connaissances avant de me lancer à mon compte comme mosaïste professionnelle en 2011.


Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans la mosaïque par rapport aux autres formes d’expression visuelle ?

J’apprécie avant tout le relief, la dimension tactile et le jeu de la lumière sur les surfaces. Contrairement à une œuvre peinte sur toile, la mosaïque évolue constamment selon l’éclairage et l’angle sous lequel on l’observe. C’est un médium vivant qui invite autant au regard qu’au toucher.


Votre travail fait dialoguer la matière, la couleur et la lumière. Comment naît une nouvelle œuvre ?

Une œuvre peut naître de deux façons.

La première relève de mon inspiration personnelle, notamment lorsque je prépare une exposition. Dans ce cas, je suis entièrement libre de mes choix artistiques.

La seconde correspond à un travail sur commande, où le cadre est plus précis. J’ai notamment réalisé des œuvres pour le Musée des plaines d’Abraham, des monuments funéraires destinés à des familles italiennes et, plus récemment, une création pour une clinique montréalaise inspirée de son logo.


Quels matériaux aimez-vous utiliser et pourquoi ?

J’aime particulièrement travailler le marbre parce qu’il se fracture toujours de manière inattendue. Il révèle des fossiles, des veines naturelles et parfois même des odeurs, comme celle du soufre.

Le marbre entretient un rapport fascinant avec le temps et la sédimentation. Chaque morceau raconte une histoire vieille de plusieurs millions d’années, et cette dimension me touche énormément.


La mosaïque est souvent associée à une tradition millénaire. Comment trouvez-vous l’équilibre entre héritage et création contemporaine ?

Pour moi, il ne s’agit pas d’opposer les deux. Je vois plutôt une continuité entre une pratique artistique née dans l’Antiquité et son application dans le monde contemporain. Mon travail prolonge cette tradition tout en lui donnant une voix actuelle.


Pouvez-vous nous raconter l’histoire d’une œuvre qui vous a particulièrement marquée ?

Mon exposition actuelle à la Maison de la culture de Notre-Dame-de-Grâce, à la Galerie Monkland, est certainement la plus personnelle que j’aie réalisée.

Elle prend la forme d’une véritable quête identitaire. Je suis issue d’une double culture, polonaise et berbère, mais dans les deux cas j’ai le sentiment d’avoir reçu relativement peu de transmission culturelle.

J’y ai donc intégré des coquelicots, très présents dans la culture polonaise, des motifs amazighs aux formes géométriques ainsi qu’un « Yaz », symbole de « l’homme libre » berbère, qui est également une lettre de l’alphabet tifinagh.

Sur le plan technique, je me suis aussi beaucoup investie dans la réalisation d’un immense coquelicot qui se balance élégamment au bout d’une longue tige d’acier.


Quels sont les plus grands défis techniques ou artistiques auxquels vous êtes confrontée ?

Le principal défi consiste à trouver des matériaux de qualité, principalement la pierre.

Je suis particulièrement exigeante dans le choix des couleurs, surtout depuis que je réalise de nombreux portraits qui nécessitent une infinité de nuances.

Le portrait d’Antonine Maillet, par exemple, m’a demandé plusieurs semaines de travail à temps plein. Je réalise également des sculptures parfois très imposantes, où la gestion du poids représente un véritable défi technique.

Il m’est même arrivé de me rendre jusqu’à Cuernavaca, au Mexique, afin de trouver les pierres qui correspondaient exactement à ce que je recherchais.


Comment percevez-vous l’évolution de la mosaïque dans le paysage artistique actuel ?

La réponse est nuancée.

En Europe, la mosaïque bénéficie depuis longtemps d’une grande reconnaissance, sans doute en raison de la proximité de ses racines antiques et d’une tradition différente dans la valorisation des arts visuels et de l’artisanat.

Au Québec, je constate encore une certaine méconnaissance de cette discipline. Toutefois, la situation évolue très positivement. La mosaïque gagne en popularité, notamment dans le domaine de la décoration, et je sens un intérêt grandissant du public.


Si vous pouviez transmettre une seule émotion à travers votre travail, laquelle serait-elle ?

Ce qui m’émeut le plus est la noblesse des matériaux que j’ai la chance de manipuler et leur extraordinaire pérennité.

J’aime aussi utiliser des outils très anciens, que l’on peut encore trouver relativement facilement, notamment en Italie. Tout cela renforce cette impression de travailler avec des objets qui traversent les siècles. On touche presque à une forme d’éternité.


Quels artistes ou quelles expériences nourrissent particulièrement votre inspiration ?

Mon multiculturalisme, entre la Pologne et le monde berbère, influence profondément mon travail.

Les voyages, notamment au Mexique, certaines lectures et plusieurs artistes constituent également des sources d’inspiration importantes.

Parmi ceux qui m’ont le plus marquée, je citerais Niki de Saint Phalle, Alberto Giacometti ainsi que Manuel Mathieu, artiste contemporain montréalais.


Quel conseil donneriez-vous à une personne qui souhaite se lancer dans l’art de la mosaïque ?

Je pars du principe qu’il ne faut jamais décourager quelqu’un d’entreprendre une démarche artistique.

En revanche, il faut être conscient qu’une carrière artistique est exigeante. Il ne suffit pas de créer : il faut aussi apprendre à faire connaître son travail et à le vendre si l’on souhaite en vivre.

Commercialement, il est sans doute plus facile de se lancer dans la peinture. Au Québec, ma clientèle demeure majoritairement italienne, grecque ou française, même si je reçois de plus en plus de commandes provenant de clients québécois.


Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je viens tout juste d’agrandir mon atelier en déménageant au 99, rue Chabanel, à Montréal, où il est désormais possible de venir me rencontrer.

Je m’intéresse de plus en plus au portrait, un domaine qui représente pour moi un véritable défi technique et qui est particulièrement apprécié du public.

Je prépare également plusieurs expositions autour de créations personnelles, tant abstraites que figuratives. J’ai encore énormément de choses à exprimer à travers ce médium exceptionnel qu’est la mosaïque.

Entre d’Eux est actuellement à la maison de la culture NDG – galerie Monkland jusqu’au 23 août.https://montreal.ca/evenements/entre-deux-adeline-benhammouda-110344


Exposition à la maison de la culture Outremont à partir du 8 juillet Jusqu’au 30 août avec le collectif XL :https://montreal.ca/evenements/biennale-xl7-xl-art-montreal-102278

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