Animaux: J’angoisse, donc je mange, je me ronge les ongles…

 

Par Le National
© Roger-Luc Chayer / Le National

Animaux: J’angoisse, donc je mange, je me ronge les ongles…

Collaboration spéciale du Dr. Joel Dehasse, ethologue

Capsule, charmant cocker américain, est ronde comme un tonneau. Elle demande sans cesse à manger. Si elle ne mange pas, elle ronge une chaussure ou un pied de chaise. Alors ses maîtres ont vite préféré lui donner à manger.
Pipette est un corniaud de 8 kilos. Il est superbe mais malpropre. Le pauvre, comment pourrait-il se retenir, il boit plus de deux litres d’eau par jour? Et pourtant les analyses de sang ne révèlent aucune pathologie. Pipette va boire dès qu’il y a un bruit inhabituel.
Duc, le labrador, a consulté son vétérinaire pour des lésions à la patte gauche. Il s’est léché la patte au point d’avoir une érosion importante. Il se ronge aussi les ergots. Tout a commencé lorsqu’il s’est retrouvé seul après les vacances…

—–
L’anxiété est un état émotionnel sérieux et maladif. Il faut s’en préoccuper.
L’anxiété est caractérisée par l’apparition de comportements de peur non adaptés, apparaissant lorsque l’environnement se modifie. L’animal est craintif, sursaute, tremble, est aux aguets ou fuit. La cause de cette peur est bien souvent minime, parfois indécelable. C’est le téléphone qui sonne, des visiteurs qui entrent, ou simplement une mouche qui vole, le bruit du moteur du frigo, ou encore un mur blanc devant lequel danse une poussière ou un reflet lumineux.
Le comportement de l’animal anxieux fait parfois rire. Mais bien souvent on est pris, avec lui, d’un malaise indéfinissable. Le chien, le chat, est mal dans sa peau, mal dans sa tête. Il pourrait, comme le phobique, se jeter par la fenêtre, lorsque claque un coup de tonnerre ou des pétards chez les voisins. Mais souvent, sa peur évolue à bas bruit. Il est plutôt inactif, inerte.
Il a inventé une stratégie du repli sur soi. Ce n’est pas lui qui agressera le vétérinaire qui le porte sur la table d’examen, ni l’enfant qui vient le caresser alors qu’il s’est terré sous la table. C’est aussi une stratégie du doute, de l’hésitation.
Quand un chat arrive à un croisement de deux sentiers dans un jardin, et qu’il rencontre un autre chat, il a le choix entre plusieurs comportements. Doit-il laisser la priorité du premier arrivé (code de bonne conduite) ou l’agresser? S’il hésite entre ces deux activités, il va se donner un coup de langue sur le poil et attendre que l’autre disparaisse de sa vue. Cet acte apparemment hors contexte est appelé une « activité de substitution ».

Les deux premiers courriels portant la mention « animaux » dans le sujet recevront un toutou en peluche de Nourri-Bêtes! Participez vite! (Concours réservé uniquement aux lecteurs de la région métropolitaine)

L’activité de substitution est un comportement volontaire, apparaissant dans un contexte conflictuel (d’hésitation), non adapté aux circonstances.

L’activité de substitution est un comportement spontané. Il apparaît facilement, de façon quasi automatique, lorsque l’animal n’est pas obligé – ou hésite à – effectuer une réponse adaptée. Par exemple se défendre ou fuir lors d’une agression, se soumettre ou accueillir un visiteur, etc. Ces activités sont fréquemment activées dans un milieu non stimulant: lorsque le chien reste seul enfermé à la maison…
Les trois activités de substitution les plus fréquentes chez les chiens anxieux sont:

activité de substitution effectif en %
prise d’aliment 26
prise de boisson 8
léchage des pattes, rongement des griffes 79


Ces activités de substitution sont apaisantes. Elles réduisent l’angoisse. Dès lors, empêcher ces comportements renforce l’anxiété de l’animal. Quand un chien anxieux se lèche la patte de façon excessive, il se fait une lésion (nommée dermatite de léchage). Le port d’un carcan (collier élisabethain) pour l’empêcher d’accéder à la patte n’est pas une solution à long terme. Il vaut mieux traiter l’anxiété. Il en est de même des régimes amaigrissants pour chiens anxieux obèses et des techniques de rééducation à la propreté des chiens anxieux qui boivent trop (potomanie).
Comment traiter les chiens anxieux?
L’anxiété est une pathologie, une maladie du comportement et de l’émotion. Elle s’accompagne de modifications complexes de la chimie du cerveau. Il convient donc d’administrer des médicaments. Ces médicaments vont progressivement, en quelques semaines ou quelques mois, équilibrer ce fonctionnement chimique du cerveau et l’anxiété va être réduite, et les activités de substitution vont disparaître. Le chien, moins anxieux sous traitement, est de nouveau capable d’apprendre. On peut alors lui proposer des techniques pour l’adapter aux bruits qui l’angoissent, aux gens qu’il craint, aux chiens qui le terrifient, à la solitude qui l’ennuie…
L’anxiété ne se diagnostique pas en quelques minutes. A la question: « docteur, mon chien est anxieux, qu’est ce que je peux lui donner? » Il y a plus d’une réponse. Le diagnostic est un art; il est posé après une consultation de 30 à 60 minutes et le traitement le plus approprié est alors proposé. Une anxiété ne se traite pas de façon miraculeuse; elle nécessite du temps.
Mais après quelques semaines ou quelques mois, quel bonheur, quelle harmonie enfin retrouvée, quel apaisement dans les coeurs!

Dr Joël Dehasse
Médecin vétérinaire comportementaliste