
Roger-Luc Chayer (Image : Cultination)
Bonne nouvelle dans le monde des vrais médias : Cultination, ce site qui se donne des airs de média sans en avoir nécessairement les attributs, annonce que Facebook serait sur le point de fermer sa page. Aussitôt, le grand mot est lancé : censure !
Mise en contexte, parce qu’entre se proclamer média et faire véritablement du journalisme, il y a parfois tout un monde…
Dans un article récent publié sur Gay Globe, nous avons examiné une publication de Cultination portant sur les pratiques traditionnelles d’une tribu de Papouasie. Certaines affirmations présentées dans ce contenu nous avaient semblé nécessiter des nuances importantes et une mise en contexte plus rigoureuse. La publication évoquait notamment des pratiques impliquant la consommation de « substance biologique masculine » (sp*rme) par de jeunes garçons, à laquelle étaient attribuées des vertus liées à la force, ainsi qu’une supposée obligation pour ces jeunes de participer à des pratiques entre personnes du même sexe jusqu’à un certain âge. Or, ces descriptions méritaient d’être replacées dans leur contexte culturel et historique, notamment pour éviter d’assimiler automatiquement des pratiques rituelles ancestrales à l’homosexualité telle qu’on la comprend aujourd’hui. Gay Globe avait donc proposé une mise en perspective de ces affirmations dans un article que vous pouvez consulter en cliquant sur le lien ci-dessous.
Pourquoi certaines publications de Cultination suscitent-elles autant de questions sur la fiabilité de l’information diffusée? La réponse n’est pas nécessairement simple, et il serait imprudent d’attribuer des intentions au site sans disposer de preuves permettant de les établir. Il est toutefois possible d’examiner certains mécanismes qui favorisent la diffusion d’informations exagérées, insuffisamment contextualisées ou présentées sans fondement scientifique solide.
Le premier problème est celui du sensationnalisme. Sur les réseaux sociaux, les contenus qui provoquent la surprise, le dégoût, l’indignation ou la curiosité ont souvent davantage de chances d’attirer l’attention. Un titre spectaculaire peut générer des clics et des partages, mais il ne garantit aucunement la qualité de l’information qui suit. Lorsqu’un sujet complexe est réduit à une affirmation provocatrice, les nuances disparaissent et le lecteur risque de retenir une interprétation erronée.
Le deuxième problème concerne le contexte. Une pratique culturelle, une tradition ancestrale ou un rituel peut facilement être présenté sous un angle spectaculaire si l’on néglige son origine, sa fonction sociale et les explications fournies par les chercheurs. Le résultat peut être trompeur, même lorsque certains éléments factuels sont exacts.
Une autre difficulté réside dans la vérification des affirmations scientifiques. En avril 2024, le média de vérification Factoscope a examiné une publication de Cultination concernant de prétendus bienfaits du sp*rme pour la peau, les cheveux et la prévention du cancer. L’analyse relevait l’absence de preuves scientifiques suffisantes pour étayer les affirmations avancées. Ce cas illustre l’importance de confronter les déclarations publiées aux connaissances scientifiques disponibles, plutôt que de les reprendre comme des faits établis.
Il faut néanmoins faire une distinction essentielle : un exemple documenté ne permet pas de conclure que toutes les publications d’un site sont fausses, ni de démontrer que les erreurs éventuelles sont intentionnelles. Pour évaluer sérieusement la fiabilité d’un média, il faut examiner plusieurs publications, vérifier les sources utilisées, comparer les affirmations aux faits établis et observer la manière dont les erreurs sont corrigées lorsqu’elles sont signalées.
Le journalisme repose sur des exigences précises : vérifier les informations, identifier les sources, distinguer les faits des interprétations et apporter les nuances nécessaires. La rapidité de publication ne devrait jamais remplacer ces principes. Lorsqu’un contenu viral est repris sans vérification suffisante ou qu’une histoire est amplifiée au détriment de son contexte, le public risque de recevoir une représentation déformée de la réalité.
Se présenter comme un média implique une responsabilité. Celle de ne pas confondre le spectaculaire avec le vérifié, la provocation avec l’analyse et la viralité avec la valeur journalistique. Cette responsabilité ne se mesure pas aux déclarations d’un site sur sa propre vocation, mais à la qualité de son travail, à la fiabilité de ses sources et à sa capacité de reconnaître et de corriger ses erreurs.
Cultination dénonce une censure de Facebook, mais que sait-on réellement de la situation?
Cultination affirme que Meta commence à censurer ses publications et que le site risque de devoir cesser de publier sur Facebook ou de perdre l’accès à sa page. Dans une image diffusée à son public, le site invite également ses abonnés à le suivre sur une page secondaire appelée Le Pivot.
Mais entre une restriction de publication et la fermeture d’une page, il existe une différence importante. Et à la lecture du message diffusé par Cultination, plusieurs questions demeurent sans réponse, comme à son habitude.
Meta dispose de différents mécanismes de modération qui peuvent entraîner la suppression de contenus, une réduction de leur diffusion ou des restrictions imposées à une page. Ces mesures peuvent notamment découler de violations présumées ou répétées des règles de la plateforme. Elles peuvent aussi faire l’objet d’une contestation.
Or, dans son message, Cultination ne précise ni quelles publications auraient été visées, ni quelles règles auraient été enfreintes, ni si une notification officielle de Meta lui a été transmise. En l’absence de ces informations, il est impossible de déterminer la nature exacte des mesures évoquées.
Cultination présente Le Pivot comme une solution de rechange si sa page principale est restreinte, mais quelle est la nature réelle de cette page secondaire? Est-ce une rédaction autonome, un projet éditorial distinct ou essentiellement un relais des mêmes contenus?
À l’examen de la page Facebook du Pivot, on retrouve le même genre de publications, une mise en page similaire et, surtout, des exagérations comparables. Ces similitudes soulèvent des questions quant à l’indépendance éditoriale de cette page et à la rigueur de ses pratiques.
En l’absence d’une identité rédactionnelle clairement établie, d’un site Web présentant ses responsables et ses règles éditoriales, ainsi que d’éléments démontrant une démarche journalistique rigoureuse, il est difficile de considérer Le Pivot comme un média au sens professionnel du terme. À ce stade, les éléments observés ne permettent pas d’établir qu’il répond aux exigences de transparence et de déontologie que l’on attend d’une publication journalistique.
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