«De Broadway à Hollywood» ou comment montrer l’indicible (dont l’homosexualité) à l’écran

Yagg.com / Christophe Martet

Avec son passionnant essai, Marguerite Chabrol, maître de conférences en études cinématographiques à l’université Paris-X-Nanterre, nous entraîne dans les coulisses d’une pratique importante aux Etats-Unis. L’adaptation des pièces de Broadway, avec un enjeu majeur: faire bénéficier le cinéma de la «qualité» du théâtre dit légitime et s’assurer le succès en adaptant des pièces populaires à New York. Pour la période des années 30 aux années 60, Marguerite Chabrol décrypte toutes les étapes, parfois ardues, qu’il a fallu surmonter entre la côte Est et la côte Ouest: censure, enjeux économiques, interprétation, décors…

Entre les années 30 et les années soixante, l’enjeu de l’adaptation est de taille car les deux bastions de la création que sont Hollywood et Broadway ne sont pas soumis aux mêmes règles. A Hollywood, en particulier, on ne peut pas dire et montrer ce qu’on veut. Le Code de Production interdit tout ce qui peut nuire aux bonnes mœurs et pourrait troubler les masses: l’adultère, la violence conjugale, les addictions et bien entendu les sexualités dites « déviantes » à commencer par l’homosexualité. Au delà des enjeux artistiques, la fructueuse collaboration entre Broadway et Hollywood a permis de renforcer des genres cinématographiques et a offert aux actrices et acteurs certains de leurs plus beaux rôles. De Broadway à Hollywood est une précieuse contribution pour une meilleure connaissance de cet âge d’or de la création artistique aux Etats-Unis.

Interview de l’auteure, illustrée de nombreuses références aux pièces et films de l’âge d’or du cinéma et du théâtre américain.

De Broadway à Hollywood… Qu’est-ce qui selon vous caractérise le plus les rapports entre ces deux « pôles » de la création artistique américaine? Ces deux lieux de production de spectacles et de films ont des relations fortes et systématiques dès les débuts du cinéma américain. Ces relations s’intensifient avec le cinéma parlant. Il s’agit moins d’une rivalité que de l’articulation d’enjeux économiques et artistiques. Le cinéma s’empare de productions théâtrales en espérant hériter de leur savoir-faire, de leur succès et souvent de leur prestige, tout en leur donnant une diffusion plus vaste et un peu de glamour. Le théâtre constitue aussi une sorte de repère ou de point de comparaison dans la façon dont on pense les publics à Hollywood: dans la période qui va des débuts du parlant aux années 1960, Broadway est une référence pour les différents métiers du cinéma, les producteurs, les réalisateurs, les acteurs, les décorateurs, mais aussi les censeurs. Les rapports entre Broadway et Hollywood sont aussi intéressants parce qu’ils sont riches en tensions : derrière un principe de rachat systématique des spectacles à succès se posent beaucoup de problèmes esthétiques et idéologiques, au-delà des dispositifs techniques. Quand on regarde les films, on voit beaucoup de contradictions entre ce que les réalisateurs ont essayé de conserver et les concessions au système hollywoodien (pas seulement la censure, mais le fait d’adapter aussi une pièce en fonction d’une star particulière ou d’un des genres cinématographiques en vogue – les genres cinématographiques n’étant pas exactement les mêmes que ceux du théâtre).
En parallèle le monde du théâtre regarde la côte Ouest parfois avec mépris ou ironie, mais produit néanmoins des spectacles en espérant les vendre ensuite à des producteurs de cinéma.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *