Roger-Luc Chayer
Qui n’a pas entendu parler de l’arrestation du journaliste Antoine Trépanier de Radio-Canada-Gatineau alors qu’il travaillait sur une enquête portant sur la directrice générale des Grands frères et Grandes soeurs de l’Outaouais, Madame Yvonne Dubé? Selon l’enquête de Radio-Canada, Yvonne Dubé s’est fait reprocher par la Cour supérieure de l’Ontario de s’être «faussement présentée comme avocate» et d’avoir «pratiqué le droit sans autorisation de septembre 2011 à mars 2012». À la suite d’une plainte de harcèlement déposée par Madame Dubé, le journaliste a été arrêté oui ARRÊTÉ, et pouvait potentiellement être accusé criminellement, Madame Dubé se disant harcelée parce que le journaliste avait communiqué avec elle pour obtenir des réponses à ses questions.
À titre d’ex-président de l’Association Canadienne des Journalistes du chapitre de Montréal et très intéressé par l’éthique journalistique, j’ai pensé qu’il était important d’expliquer en quoi consiste une enquête journalistique, quelle est l’éthique qui entoure ce travail et quelles sont les conséquences pour le public du fait de porter des accusations criminelles contre un journaliste en fonction.
Lorsqu’un journaliste entreprend une enquête sur un sujet, c’est qu’il y a soit une demande du public ou soit un intérêt public à faire la recherche. Le rôle du journaliste consiste à amasser le plus de documents et de preuves sur le sujet qu’il traite et à corroborer ce qu’il trouvera par tous les moyens légaux possibles, comme des déclarations de témoins, de tierces parties ou par la découverte d’antécédents. Le journaliste est toujours neutre dans son enquête, contrairement aux chroniqueurs, aux éditorialistes ou aux commentateurs qui travaillent plutôt sur la base de leurs opinions.
Quand tout le travail de recherche est fait et que le journaliste est en mesure de tirer des conclusions qui sont d’intérêt public, et que l’enquête concerne une personne précise comme dans le cas de Madame Dubé, si le journaliste devait publier ainsi ses résultats sans même ouvrir la porte à une entrevue, il serait en faute. La personne visée pourrait crier à l’injustice en ne lui permettant pas de commenter ou d’éclairer le journaliste avant publication et elle pourrait avoir raison. Si une erreur factuelle se glissait dans le reportage et que cette erreur causait un dommage à la réputation de la personne, cela ouvrirait la voie à des procédures judiciaires en diffamation, d’où l’importance de toujours tenter d’avoir une entrevue avec la personne visée pour avoir sa version. C’est ce qu’a fait en toute éthique Antoine Trépanier. Il a d’abord réussi à lui parler au téléphone, mais au moment de faire l’entrevue, elle a annulé. Il lui a ensuite fait une demande par courriel. Madame Dubé a immédiatement porté plainte à la police pour harcèlement et le journaliste a été arrêté. Il est absolument aberrant que des policiers arrêtent un journaliste dans le cadre de son travail puisque la liberté de presse est une garantie constitutionnelle et que les policiers ne peuvent, comme ça et sur la base d’une simple plainte, arrêter un professionnel de l’information. Cela a pour effet d’interférer sur le processus normal du travail journalistique. De plus, si Monsieur Trépanier le décidait, il pourrait lui-même porter plainte pour méfait public contre Madame Dubé, puisque le fait de faire ouvrir une enquête policière pour rien pourrait avoir des conséquences criminelles pour elle. Dans tous les cas, empêcher un journaliste de faire son travail est antidémocratique et c’est la population en entier qui en paie le prix! Monsieur Trépanier n’a finalement pas été accusé et les policiers se sont excusés.