

Opinion par Roger-Luc Chayer (Photos : Roger-Luc Chayer / Gay Globe)
Le dernier homme sur terre
Dimanche, le 19 octobre 2025, seul, je déambulais dans le centre du chic Village gai de Montréal, le cœur serré. Certains ont comparé mes photos à l’ambiance de Daisy Town dans Lucky Luke, avec ses rues désertes de Montréal semblant s’apprêter à vivre un drame de western. D’autres y ont vu un écho du film Le Dernier homme sur terre, avec Vincent Price, en observant la rue Sainte-Catherine Est, entre Saint-Hubert et Papineau.
Même la faune habituelle, ces silhouettes égarées qu’on croise d’ordinaire — zombies urbains, toxicomanes en crise, ou bandes de rue à Montréal — semblait s’être volatilisée. Le vent s’engouffrait dans les vitrines fermées du Village gai, soulevant des papiers oubliés comme des vestiges d’une fête terminée. Il ne restait que le murmure des enseignes lumineuses, témoin d’un quartier jadis vibrant, aujourd’hui suspendu dans un étrange silence.
Montréal et Le Dernier homme sur terre
Dans Le Dernier homme sur terre, Vincent Price incarne un homme seul, dernier survivant d’une humanité décimée par une épidémie qui a transformé tous les autres en créatures nocturnes. Chaque jour, il erre dans une ville morte, vidée de toute chaleur humaine, cherchant des traces d’un passé révolu. La nuit venue, il barricade sa maison tandis que dehors rôdent les ombres de ceux qu’il a autrefois aimés. Son existence n’est plus qu’une routine désespérée, faite de souvenirs, de solitude et d’un espoir qui s’effrite.
Comme dans Le Dernier homme sur terre, je marche dans un décor qui a perdu sa voix. Vincent Price y errait parmi les ruines d’un monde vidé de vie ; moi, c’est dans le Village gai de Montréal que je me retrouve à avancer, témoin d’une autre forme d’extinction. Là où résonnaient autrefois les rires, la musique et les échos d’une communauté vibrante, ne subsistent plus que les vitrines fermées, les enseignes lumineuses qui clignotent par habitude et le vent qui s’invite comme unique compagnon. Lui cherchait des survivants dans les décombres d’une civilisation disparue ; je cherche les miens dans les reflets de néons qui ne savent plus à qui sourire. Dans ce silence pesant, la frontière entre la fiction et la réalité se brouille, et le Village gai semble devenu, à son tour, un plateau désert où le dernier rôle qui reste à jouer est celui du survivant, moi en l’occurrence.
Loin de moi l’idée de suggérer que le Village gai de Montréal est complètement mort. On y trouve encore de nombreux commerces qui tirent très bien leur épingle du jeu. Je pense aux établissements du principal investisseur du quartier, Danny Jobin, avec son District Vidéo Lounge, son Stock Bar, son Weiser ou encore son Club Date. Je pense aussi à des gens comme Régis, de la boulangerie La Mie Matinale, qui fait flotter l’odeur du bon pain entre De Champlain et Papineau, ou encore à la Boutique Évolution, qui décore ses vitrines comme si c’était Noël tous les jours. Mais plus on se dirige vers l’ouest de ce qui fut autrefois la majestueuse rue Sainte-Catherine, plus les cicatrices deviennent visibles. Des cicatrices laissées par douze années de décisions politiques à Montréal qui ont profondément blessé mon Village.
Des photos qui parlent
Les deux photos en haut de cet article parlent d’elles-mêmes. Quand on dit qu’une image vaut mille mots, on peut affirmer que celles-ci en crient des milliers, des cris du cœur du Village gai figés dans le silence.
Après être allé porter un petit imprimé à La Mie Matinale, je me suis stationné vers 13 h 20 sur la rue Plessis, au coin de Sainte-Catherine. En traversant la rue, j’ai été saisi par un immense vide. Je n’entendais plus rien : ni voitures, ni vélos, pas même le murmure de quelques passants pressés.
Le vent s’est alors levé et a soulevé la poussière de la peinture effacée qui décorait jadis la rue. J’en avais plein les yeux — au sens propre comme au figuré — car en plus de ne plus voir le Village gai de Montréal tel qu’il fut, je devais détourner le regard pour ne pas en pleurer.
Ce n’était pourtant pas le plan
Aux plus belles années du Village gai de Montréal, il y avait quelque chose dans l’air, fragile et vibrant à la fois. Les communautés gays et lesbiennes y laissaient leurs traces, non pas pour dominer, mais pour exister, pour que cet espace leur ressemble et qu’on puisse s’y retrouver, s’y reconnaître. On voulait que le Village soit un refuge et un miroir, un lieu où la lumière et la musique pouvaient effacer, ne serait-ce qu’un instant, les dehors qui oppressaient, vous vous en souvenez ?
Chaque rue, chaque terrasse, chaque vitrine racontait un peu cette urgence douce : être là, ensemble, et faire sentir que nos vies comptaient, que nos amours avaient droit de cité. Il y avait dans ce quartier la nostalgie de ce qui avait été durement gagné et la certitude que, même dans l’ombre, un lieu pouvait devenir un sanctuaire de liberté et de beauté, vous vous en souvenez de ça aussi ?
Denis Coderre et Valérie Plante : les architectes de la ruine du Village gai
Voilà les noms des responsables de la dégradation actuelle. Deux noms à graver dans la mémoire, avec la complicité d’un troisième, Robert Beaudry, qui, face à chaque nouvelle catastrophe dénoncée par les résidents et commerçants, se drape dans un jovialisme irritant, comme pour se moquer de ceux qui attendent encore qu’il agisse. Et pourquoi pas ? À ses côtés, la mairesse Plante, et lui, principal élu capable ne serait-ce que d’essayer, semblent s’en laver les mains, laissant le Village gai sombrer sous leurs indifférences orchestrées.
La responsabilité de Denis Coderre et de Valérie Plante dans la crise actuelle du Village gai de Montréal n’est pas le fruit d’un événement isolé, mais d’une série de choix politiques et de priorités qui, cumulés, ont profondément transformé le quartier et affaibli son tissu communautaire. Sous leurs mandats respectifs, des décisions d’urbanisme, de développement commercial et de réglementation ont favorisé la gentrification et la transformation de l’espace public au détriment des habitants historiques et des commerces qui constituaient l’âme du Village. Les loyers et les taxes ont augmenté, les commerces emblématiques ont été poussés à fermer ou à changer de modèle, et les initiatives censées protéger la vitalité culturelle ont souvent été insuffisantes ou mal coordonnées.
Il ne s’agit pas seulement d’une question de gestion quotidienne, mais d’un désalignement des priorités : alors que le Village gai devrait rester un lieu vivant, inclusif et sécuritaire pour la communauté LGBTQ+, les décisions des maires ont souvent favorisé le développement immobilier ou des projets spectaculaires, laissant les résidents et commerçants se débrouiller seuls face à la dégradation du tissu social. Le résultat est un quartier dont le visage a changé, où la densité humaine a diminué, où les commerces de proximité ferment, et où le sentiment d’appartenance et de sécurité, fondamental pour le Village, s’érode progressivement.
Le 2 novembre : jour d’élection à Montréal
La seule chose qui peut encore sauver ce qui reste du Village gai est d’aller voter le 2 novembre. Voter pour châtier ceux qui ont détruit ce quartier, pour qu’ils comprennent enfin ce que leur indifférence, leurs compromis et leur arrogance ont coûté. Voter pour mettre fin à cette farce et tenter de donner une chance à une nouvelle administration de réparer les dégâts, même si la casse est immense et que le quartier saigne depuis trop longtemps. Assez de discours creux, assez de sourires hypocrites : il est temps que les responsables payent et que le Village gai retrouve une parcelle de vie.
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