Les associations contre le sida dans le rouge

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L’Etat réduit depuis quelques années ses subventions aux associations de lutte contre le sida.

Les associations de lutte contre le sida seraient-elles en train de mourir à petit feu? Elles cumulent les difficultés financières et pâtissent d’une baisse de l’intérêt du public. Pourtant, leur combat est toujours d’actualité. Dans le monde, le taux de nouvelles infections baisse, mais reste élevé: il est passé de 2,8 millions de personnes en 2001, à environ 2,3 millions en 2012. En France, l’Institut national de veille sanitaire estime à 6400 le nombre de nouveaux séropositifs en 2012. Un chiffre qui stagne depuis 2007.

Act Up frôle le dépôt de bilan

Parmi les associations les plus touchées, Act Up-Paris a décidé de mettre au chômage partiel tous ses salariés en janvier, février et mars 2014, pour éviter le dépôt de bilan. Et ce, jusqu’à ce qu’elle ait les moyen de les payer. Depuis 2011, l’association a multiplié les mesures d’économies: moins de participations aux conférences internationales, suppression de cinq postes, report de la prime annuelle des salariés, réduction de la parution de son bulletin d’information, suspension de sa revue activiste Action… Un changement de locaux est également prévu pour 2014.

« Nous avons épuisé toutes nos sources d’économies, il est impossible de rogner plus sans que cela soit directement au détriment de la lutte contre le sida », affirme Ludovic Chéné, administrateur technique et financier d’Act Up-Paris.

Comment cette association militante historique en est-elle arrivée là? Depuis 2009, elle affirme subir une baisse globale de ses financements de l’Etat, de l’industrie pharmaceutique et de Sidaction. En effet, le montant de l’enveloppe globale distribuée aux associations par Sidaction est passé de 4 millions en 2012 à 2,8 millions d’euros en 2013.

Devant cette situation alarmante, Act Up-Paris appelle à une assemblée générale des acteurs de la lutte contre le sida, début février.

« Le désengagement progressif de l’Etat »

La situation n’est pas plus favorable pour Aides, qui a annoncé mi-décembre 2013 la suppression de 65 postes sur les 460 de l’association. Aides dénonce « le désengagements progressif de l’Etat », dont les financements ont été réduits de 5 à 10% par an depuis 2009. La plus grande association de lutte contre le sida a vu ses subventions publiques passer de 19,53 à 18,98 millions d’euros de 2011 à 2012. La part de ses ressources privées a dépassé celle de ses ressources publiques pour la première fois en 2012.

Toutes les associations de lutte contre le sida subissent, chacune à leur échelle, la baisse de 140 à 120 millions d’euros des crédits d’intervention du ministère de la Santé consacrés à la prévention du sida pour 2014.

Par exemple, l’Etat arrête les plans pluriannuels de financements sur trois ans avec Act Up et les remplace par des conventions renouvelables tous les ans. Dans le même cas, la directrice de l’association Dessine moi un mouton, Anne-Marie Gosse, regrette également ce mode de subvention: « Les plans pluriannuels nous permettaient d’avoir une vision à long terme, alors que désormais, la survie de l’association est remise en cause chaque année. » Le budget de cette association de taille moyenne, qui soutient les familles touchées par le sida, est passé d’1,4 million à 900.000 euros en quatre ans.

« Les fonds provenant du privé ont aussi baissé. On essaie de compenser en démarchant d’autres interlocuteurs, mais cela nous prend beaucoup de temps », déplore Anne-Marie Gosse.

En revanche, concernant la lutte contre le sida à l’international, le gouvernement a décidé en juillet 2013 de maintenir sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida. Elle sera de 360 millions d’euros par an, soit 1,08 milliard d’euros sur trois ans. Mais les associations françaises ont critiqué ce choix, alors que les Etats-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne ont augmenté leurs participations. La France perd ainsi sa deuxième place de contributeur de ce fonds et passe derrière la Grande-Bretagne qui double sa participation (1,2 milliard d’euros pour trois ans).

Quelle responsabilité pour les associations?

« L’Etat a une responsabilité politique dans le financement de la lutte contre le sida. L’accès à l’information et la sensibilisation du public doivent être faits », dénonce Ludovic Chéné. Anne-Marie Gosse de Dessine moi un mouton nuance: « La lutte contre le sida a été beaucoup financée pendant une époque. Les associations ont pris ces subventions comme acquises, sans remettre en cause leurs modes d’action et de fonctionnement. Elles ont peut-être une part de responsabilité ».

Certaines associations arrivent néanmoins à s’en sortir, comme Actis, qui agit dans la Loire et la Haute-Loire. Elle n’a que quatre salariés, mais anticipe de possibles difficultés financières en cherchant un local plus petit. « Notre budget n’est pas en baisse, car nous bénéficions d’un statut privilégié en étant sous contrat avec l’ANRS (Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales), qui finance sur trois ans nos actions de prévention et d’information », décrit Michel Colls, le président d’Actis.

Une maladie « de plus en plus banalisée »

Le sida est « de plus en plus banalisé dans la société, notamment depuis la généralisation du traitement en trithérapie », constate Ludovic Chéné. La campagne de Solidarité Sida de l’été 2013 va dans ce sens, en insistant sur le fait que la lutte contre le sida est loin d’être finie.

« Le sida est considéré aujourd’hui comme une maladie chronique. On a oublié que ce n’était pas une maladie comme les autres. Elle touche à la sexualité, l’intime, avec beaucoup de discriminations », constate Anne-Marie Gosse. Ludovic Chéné abreuve dans le même sens: « L’Etat ne doit pas enlever au sida sa spécificité. C’est la seule maladie où certains demandent la pénalisation de sa contamination. Elle est encore vue comme une ‘maladie de pédés’. »

Pour ces acteurs de la lutte contre le sida, la mobilisation de la société et des pouvoirs politiques faiblit. Mais l’intérêt du public ne disparaît pas non plus. Par exemple, les dons du Sidaction 2013 (5,1 millions d’euros) ont augmenté de 25% par rapport à 2012.

Des associations contre le sida plus touchées que les autres?

Le contexte économique est difficile pour l’ensemble des associations. Quant aux associations du domaine de la santé, « elles sont davantage touchées, car elles dépendent essentiellement des subventions publiques. De plus, comme pour les autres associations, elles ne peuvent pas avoir de fonds propres qui leur permettraient d’avoir des réserves », explique Michel Colls.

Pas encore en tout cas. En effet, le projet de loi relatif à l’économie sociale et solidaire (ESS), adopté en première lecture au Sénat début novembre 2013, propose que les associations puissent recevoir des dons et des legs, pour renforcer leurs fonds propres.

Pour plus d’information, retrouvez notre article: Loi sur l’ESS: quel impact pour les associations?

Les donateurs sont toujours aussi nombreux, malgré la crise, mais ils ne suffisent pas à compenser la perte des subventions publiques. Selon une étude réalisée par TNS Sofres et Mediaprism, pour le syndicat France générosités, près de 57% de Français donnent aux associations au moins tous les deux ou trois ans.

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