
Opinion par Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
La présence croissante des produits halal dans nos épiceries
Nous voyons de plus en plus, sur les tablettes de nos épiceries, des produits portant la mention « halal ». Il est important d’en comprendre la signification, ainsi que les raisons pour lesquelles cette appellation peut être perçue comme incompatible avec certaines minorités au sein de la société.
Que signifie le terme « halal » ?
Le terme « halal » est un mot arabe qui signifie « licite » ou « permis ». Dans le contexte de l’alimentation, il désigne les produits conformes aux prescriptions de l’islam. Ces règles concernent à la fois la nature des aliments et la manière dont ils sont produits, transformés et préparés. Pour les viandes, le caractère halal implique notamment un abattage rituel précis, effectué selon des règles religieuses strictes, incluant une invocation et une méthode particulière visant à rendre la consommation conforme à la foi musulmane.
Le rituel d’abattage halal
Le rituel d’abattage halal repose sur des prescriptions religieuses précises issues de l’islam, visant à rendre la viande licite à la consommation. L’animal doit être vivant et en bonne santé au moment de l’abattage. La personne qui procède au geste, généralement musulmane, prononce une invocation consacrée à Dieu juste avant de trancher. L’abattage consiste en une incision rapide et nette de la gorge, sectionnant les voies respiratoires, l’œsophage et les principaux vaisseaux sanguins, afin de provoquer une saignée abondante.
Cette saignée est considérée comme essentielle, car le sang est jugé impur et ne doit pas être consommé. Le geste doit être exécuté avec un instrument bien aiguisé, dans l’intention de réduire au maximum la souffrance de l’animal. Selon les interprétations religieuses et les pratiques locales, l’étourdissement préalable peut être accepté ou rejeté, ce point faisant l’objet de débats au sein même des autorités religieuses musulmanes.
Plus largement, la notion de halal ne se limite pas à la nourriture : elle s’étend à l’ensemble des actes de la vie quotidienne, en opposition au terme « haram », qui désigne ce qui est interdit selon la loi islamique.
Le terme « halal » et les gays
Lorsqu’on effectue des recherches plus approfondies sur le terme « halal », on découvre que ce rite, issu de la religion musulmane, est perçu par certains comme totalement incompatible avec la reconnaissance même des communautés LGBT.
La perception d’une incompatibilité entre la religion musulmane et l’homosexualité provient principalement des interprétations traditionnelles des textes religieux. Dans l’islam classique, le Coran et les hadiths sont majoritairement compris comme condamnant les relations sexuelles entre personnes de même sexe, en particulier à travers le récit du peuple de Loth, souvent interprété comme une réprobation explicite de l’homosexualité. Cette lecture a façonné, au fil des siècles, un cadre juridique et moral dans lequel les relations homosexuelles sont considérées comme illicites, au même titre que d’autres comportements jugés contraires à l’ordre moral religieux.
Il est toutefois essentiel de distinguer la doctrine religieuse de ses pratiques sociales et politiques. L’islam n’est ni monolithique ni figé, et les positions varient selon les écoles juridiques, les cultures et les contextes historiques. Si les interprétations dominantes demeurent largement hostiles à la reconnaissance des identités et des relations LGBT, des voix musulmanes contemporaines — théologiennes, intellectuelles ou croyantes — proposent aujourd’hui des lectures alternatives, mettant l’accent sur la justice, la dignité humaine et la non-discrimination.
Est-ce que l’Islam condamne encore à mort les homosexuels ?
Dans la plupart des pays musulmans aujourd’hui, l’exécution de personnes simplement « pour être homosexuel·le·s » n’est généralement pas pratiquée de manière systématique, mais dans plusieurs pays à majorité musulmane, la loi prévoit encore officiellement la peine de mort pour les relations homosexuelles, même si ces peines ne sont pas toujours appliquées concrètement.
Dans certains États où la loi est fondée sur des interprétations strictes de la charia (la loi islamique), des textes prévoient encore la peine de mort pour les relations sexuelles entre personnes de même sexe. C’est le cas, par exemple, en Arabie saoudite, en Iran, au Yémen, en Mauritanie, au Qatar, aux Émirats arabes unis et dans certaines régions de Nigeria, qui figurent tous parmi les pays où la mort est inscrite comme peine possible pour ce type d’infraction dans les codes pénaux inspirés de la charia.
Cela dit, il y a une grande différence entre la loi écrite et ce qui se passe réellement sur le terrain aujourd’hui. Dans plusieurs de ces pays, bien que la peine de mort soit encore théoriquement prévue, il n’y a pas d’exécutions officielles documentées récemment pour homosexualité seule, et dans certains cas les autorités optent plutôt pour des peines comme la prison, les coups de fouet ou d’autres sanctions. Par exemple, en Mauritanie, la peine de mort existe encore dans le texte pour les hommes, mais aucun cas d’exécution récente n’a été confirmé, et un moratoire de fait est observé.
Dans d’autres pays, comme dans la province d’Aceh en Indonésie, des hommes ont été puni·e·s physiquement (par des coups de canne) pour des actes homosexuels, mais ce n’est pas une exécution capitale.
Pourquoi manger « halal » est perçu par certains comme un manque de respect envers les personnes LGBT et envers soi-même ?
Dans tous les cas, si l’on comprend bien la logique des épiciers et des grandes chaînes d’alimentation, il s’agirait de proposer aux homosexuels de consommer des produits « halal », autrement dit de faire de l’argent avec eux, alors même que la production de cette nourriture et la philosophie qui sous-tend cette appellation reposent sur un cadre religieux qui ne reconnaît pas le droit des personnes homosexuelles au respect le plus élémentaire. Dans plusieurs pays se réclamant de ces interprétations, des personnes LGBT sont encore poursuivies, emprisonnées, fouettées, humiliées publiquement, voire exécutées, sans parler de la stigmatisation systémique dans l’accès à l’éducation, à l’emploi et dans la vie quotidienne. Cette réalité est souvent relativisée ou minimisée au motif que ces pratiques n’ont pas lieu dans les pays occidentaux, comme si la distance géographique suffisait à effacer la contradiction morale.
Personnellement, je regarde toujours attentivement les emballages et je suis à l’affût de la mention « halal ». Je refuse systématiquement d’acheter ces produits et, plus encore, de donner mon argent à un geste religieux que je considère comme irrespectueux à mon égard, qui ne me reconnaît même pas comme un être humain ayant droit à la dignité. Cela me paraît d’autant plus problématique au Québec, nation issue de la Révolution tranquille, où l’on a, dès les années 1960, retiré la religion de la sphère publique, notamment des hôpitaux, des écoles et des institutions de l’État.