Justin Trudeau
Le 28 novembre dernier, le Premier ministre Trudeau prononçait
un discours à l’intention des communautés LGBTQ, en
voici l’intégralité.
L’un des meilleurs choix que puisse faire quelqu’un dans la vie est celui de servir
ses concitoyens. Que ce soit au gouvernement, dans les forces armées ou dans
la police. Quelle que soit la fonction que l’on occupe, dévouer sa vie à faire du
Canada – et en fait, du reste du monde – un endroit meilleur, c’est répondre à
l’appel d’un ordre supérieur. Alors imaginez, si vous le voulez bien, vous faire
dire que votre pays – ce pays que vous seriez prêt à défendre au risque de
votre vie – ne veut pas de vous. Qu’il ne vous accepte pas. Qu’il vous considère
anormal. Qu’il vous considère comme une menace pour sa sécurité nationale.
Pas parce que vous ne pouvez pas faire le travail, ni parce que le patriotisme
ou le courage vous manquent – non, à cause de la personne que vous êtes et
de vos partenaires sexuels.
Alors, imaginez, Monsieur le Président, être l’objet de lois, de politiques, de
directives de recrutement qui vous étiquettent comme étant différent – comme
étant « moindre ». Imaginez avoir à lutter encore et encore pour obtenir les
mêmes droits fondamentaux que vos concitoyens. Et imaginez qu’on fasse de
vous un criminel à cause de qui vous êtes. C’est la réalité de beaucoup des Canadiens
qui sont présents dans les tribunes ici aujourd’hui ou qui nous écoutent
à travers le pays. C’est l’histoire dévastatrice de gens étiquetés comme étant
des criminels par le gouvernement. Des gens qui ont perdu leur gagne-pain et
même parfois, leur vie. Il ne s’agit pas de lointaines pratiques de gouvernements
qui ont été depuis longtemps oubliées. C’est arrivé de façon systématique ici, au
Canada, plus récemment que nous ne voudrions l’admettre. Monsieur le Président,
aujourd’hui, nous reconnaissons une partie souvent négligée de l’histoire
de notre pays. Aujourd’hui, nous parlons enfin du rôle qu’a joué le Canada dans
l’oppression, la criminalisation et la violence systémiques à l’endroit des communautés
lesbienne, gaie, bisexuelle, transgenres, queer et bi-spirituelle. J’ai
espoir qu’en parlant de ces injustices, en promettant qu’elles ne se reproduiront
plus jamais et en agissant pour corriger ces erreurs, nous pourrons commencer à
guérir ensemble. À leur arrivée sur ce territoire, ceux qui l’ont colonisé ont amené
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avec eux des normes étrangères quant au bien et au mal – au comportement
acceptable ou inacceptable. Aux partenaires appropriés ou inappropriés. Ils ont
amené avec eux des normes de genre rigides – des normes qui se sont manifestées
par l’homophobie et la transphobie. Des normes qui ont mené à la quasi
destruction des identités LGBTQ et bi-spirituelles autochtones. Des gens dont
l’identité avait été auparavant vénérée, ont été couverts de honte en raison de
la personne qu’ils étaient. Ils ont été rejetés, sujets à la violence. La discrimination
contre les communautés LGBTQ2 a été rapidement codifiée parmi les
infractions criminelles, de la « sodomie », à de la « grossière indécence » et à
des maisons de débauche. Il y a eu des descentes dans des bains publics, des
gens ont été piégés par la police. Nos lois encourageaient et appuyaient ceux
qui voulaient s’attaquer au désir sexuel non conforme. Nos lois faisaient des
relations sexuelles privées et consensuelles entre partenaires de même sexe
une infraction criminelle, donnant lieu à l’arrestation, à la condamnation et à
l’emprisonnement injustes de Canadiens. Cette criminalisation allait avoir des
conséquences profondes au niveau de l’emploi, du bénévolat, des voyages.
Les personnes arrêtées et accusées étaient intentionnellement et agressivement
humiliées. Leurs noms paraissaient dans les journaux pour leur faire honte
et pour faire honte à leurs familles. Des vies ont été détruites. Et tragiquement,
des vies ont été perdues. Ces pratiques n’ont pas pris fin en 1969 lorsque les
relations homosexuelles ont été en partie décriminalisées. Jusqu’en 1988, un
homme gai de vingt ans qui avait des relations sexuelles avec un autre homme
risquait encore d’être condamné pour ce qu’on considérait encore comme étant
un crime. Mais il n’y avait pas que l’emprisonnement et la criminalisation des
personnes LGBTQ2. D’autres moyens d’oppression ont été utilisés dans notre
société, et ce, depuis des générations.
L’homophobie, à l’époque de la crise du sida, a provoqué l’hystérie et propagé
une peur des hommes gais. Des livres et des magazines étaient interceptés à
la frontière sous prétexte d’infractions d’obscénité et de réglementation douanière
– le contenu de textes et d’images étant jugés inacceptables. Des familles
LGBTQ2 ont dû se battre contre leur propre gouvernement pour avoir droit à
des avantages sociaux, et à la liberté de se marier, souvent à un prix personnel
élevé. Au fil de notre histoire, des lois et des politiques adoptées par le gouvernement
ont légitimé beaucoup plus que les inégalités.
Elles ont légitimé la haine et la violence et ont couvert de honte les personnes
ciblées. Même si nous considérons le Canada moderne comme étant un pays
évolué et progressiste, nous ne pouvons pas pour autant oublier notre passé :
il n’y a pas si longtemps, l’État a orchestré une culture de stigmatisation et de
peur autour des communautés LGBTQ2 et a ainsi détruit des vies. Monsieur
le Président, la « Purge » qui a duré des décennies restera pour toujours un
acte tragique de discrimination envers des citoyens canadiens, perpétré par leur
propre gouvernement.
Des années 1950 au début des années 1990, le gouvernement a exercé son
pouvoir de manière cruelle et injuste, en entreprenant une campagne d’oppression
contre les membres avérés ou soupçonnés des communautés LGBTQ2.
L’objectif consistait à identifier ces travailleurs à travers l’ensemble de la fonction
publique, y compris ceux du service extérieur, les militaires et la GRC, puis
à les persécuter. Voyez-vous, à l’époque, on pensait que les Canadiens qui
n’étaient pas hétérosexuels représentaient automatiquement un risque élevé
pour notre sécurité puisqu’ils pouvaient être soumis à du chantage par nos adversaires,
en raison de ce qu’on appelait une « faiblesse de caractère ». Cette
mentalité était sans fondement et empreinte de préjugés. Malheureusement,
elle a donné lieu à une véritable chasse aux sorcières. La fonction publique, les
militaires et la GRC espionnaient leurs propres membres, à l’intérieur et à l’extérieur
de leurs lieux de travail. On surveillait les Canadiens pour déceler tout ce
qui aurait pu être considéré comme un comportement homosexuel, en surveillant
constamment les groupes communautaires, les bars, les parcs et même les
résidences. À cette époque, le gouvernement fédéral a même investi des fonds
pour développer un appareil absurde qu’on appelait alors Fruit Machine – une
technologie déficiente qui devait supposément permettre de mesurer l’attraction
homosexuelle. Ce projet avait été financé pour éventuellement pouvoir être
utilisé contre des Canadiens. Lorsque le gouvernement croyait avoir accumulé
assez de preuves, certains suspects étaient amenés dans des endroits secrets,
la nuit, pour être interrogés. On leur posait des questions envahissantes au
sujet de leurs relations et de leurs préférences sexuelles. Branchés à des polygraphes,
ces fonctionnaires respectueux de la loi devaient révéler les détails
les plus intimes de leur vie. Des femmes et des hommes étaient mal traités
par leurs supérieurs. On sondait leur vie sexuelle en leur posant des questions
dégradantes. Certains subissaient des agressions sexuelles. Ceux qui admettaient
être gais étaient congédiés, démis de leurs fonctions ou intimidés jusqu’à
ce qu’ils démissionnent. Ils perdaient leur dignité et leur carrière.
Nombreux ont été ceux qu’on a soumis à du chantage pour qu’ils dénoncent
leurs pairs, qu’on a obligés à trahir leurs amis et leurs collègues. Certains ont
promis de mettre fin à leur relation s’ils pouvaient garder leur emploi. Poussés
à se cacher encore plus, ils ont perdu leurs partenaires, leurs amis et leur
dignité. Ceux qui ne perdaient pas leur emploi étaient rétrogradés, leur cote
de sécurité était révoquée et ils n’ont pas été considérés pour des promotions
qu’ils méritaient. Sous les projecteurs, des gens étaient obligés de faire un choix
impossible entre leur carrière et leur identité. Ce que les autorités canadiennes
craignaient – le chantage des employés LGBTQ2 – se produisait. Mais ce n’était
pas aux mains de nos adversaires, mais bien à celles de leur propre gouvernement.
Monsieur le Président, la responsabilité première de tout gouvernement
est la protection de ses citoyens. Nous avons manqué à notre devoir à plusieurs
reprises à l’égard des membres des communautés LGBTQ2, encore et encore.
C’est avec honte, tristesse et un profond regret pour ce que nous avons fait, que
je prends la parole ici aujourd’hui pour dire que nous avions tort. Que nous présentons
nos excuses. Je suis désolé. Nous sommes désolés. Pour l’oppression
et le rejet systémiques commandités par l’État, nous sommes désolés. Pour la
suppression des valeurs et croyances bi-spirituelles autochtones, nous sommes
désolés. Pour avoir abusé du pouvoir de la loi en faisant des criminels de nos
citoyens, nous sommes désolés. Pour la censure du gouvernement et les tentatives
successives visant à vous empêcher de bâtir vos communautés; Pour
vous avoir refusé l’égalité et vous avoir forcés à lutter constamment pour cette
égalité, et ce, souvent à un coût élevé; Pour vous avoir forcés à vivre à l’écart,
pour vous avoir rendus invisibles et pour vous avoir humiliés – Nous sommes
profondément désolés. Nous avions tort. À tous les gens LGBTQ2 du pays à
qui nous avons fait du mal, de toutes les manières possibles, nous sommes
désolés. À ceux qui ont été brisés par les préjugés du système; À ceux qui se
sont enlevé la vie – nous vous avons laissé tomber.
Pour vous avoir privés de votre dignité; Pour vous avoir dérobé de votre potentiel;
Pour vous avoir traités comme si vous étiez dangereux, indécents et imparfaits,
nous sommes désolés. Aux victimes de la Purge, qui ont été surveillées,
interrogées et abusées; À ceux qui ont été obligés de trahir leurs amis et leurs
collègues; À ceux qui ont perdu leur salaire, leur santé et leurs proches; Nous
vous avons trahis. Et nous sommes profondément désolés. À ceux qui ont été
congédiés, à ceux qui ont démissionné et à ceux qui sont restés en payant un
grand prix autant sur le plan personnel que sur le plan professionnel; À ceux qui
auraient voulu servir, mais qui n’ont jamais pu contribuer de cette façon en raison
de qui ils sont – vous auriez dû pouvoir servir votre pays et on vous a retiré cette
option. Nous sommes désolés. Nous avions tort.
Effectivement, les contributions importantes que vous auriez pu apporter à notre
société sont une perte pour tous les Canadiens. Vous n’étiez pas de mauvais
soldats, marins ou aviateurs. Vous n’étiez pas des prédateurs. Vous n’étiez pas
des criminels. Vous avez servi votre pays avec intégrité et vous en êtes des vétérans.
Vous êtes des professionnels. Vous êtes des patriotes. Et par-dessus tout,
vous êtes innocents. Pour tout ce dont vous avez souffert, vous avez droit à la
justice, à la paix. Nous avons collectivement honte que vous ayez été mal traités.
Nous avons collectivement honte d’avoir mis tant de temps à vous présenter des
excuses. Beaucoup de ceux qui ont souffert ne sont plus en vie pour entendre
ces paroles. Et pour cela, nous sommes vraiment désolés. Aux proches de ceux
qui ont souffert; Aux partenaires, aux familles et aux amis des gens à qui nous
avons fait du mal; Pour avoir bouleversé vos vies et pour vous avoir causé tant
de douleur et de peine irréparables – nous sommes désolés.
En présentant ces excuses pour nos erreurs douloureuses, nous devons aussi
remercier ceux qui ont fait entendre leur voix. Aux gens qui ont résisté lorsque
c’était impopulaire et même dangereux de le faire. À des gens de partout au
pays, de tous les horizons et de toutes les allégeances politiques. Nous vous
exprimons notre admiration pour votre courage et nous vous remercions. Nous
remercions aussi le réseau Nous exigeons des excuses, notre conseil consultatif
pour les excuses à présenter aux communautés LGBTQ2, le Just Society Committee
pour Égale Canada, ainsi que les gens qui se battent depuis longtemps
pour obtenir ces excuses longuement attendues. Grâce à eux, nous avons compris
que nous ne pouvions pas tout simplement oublier ce chapitre de notre histoire.
On ne rendrait service ni à la communauté ni à l’ensemble des Canadiens
en effaçant cette triste histoire. Nous allons travailler avec le milieu universitaire
et les intervenants pour veiller à ce que cette histoire soit connue et accessible
au grand public. Nous devons la rappeler et nous allons la retenir. Nous allons
honorer et commémorer ceux qui se sont battus avant nous, ceux qui ont fait
face à la haine et au danger insupportables. Monsieur le Président, j’ai espoir
qu’en rétrospective, nous nous souviendrons de cette journée comme étant un
moment déterminant. Mais il reste encore beaucoup à faire. La discrimination
contre les communautés LGBTQ2 ne s’est pas limitée à une époque particulière.
Elle dure depuis des siècles.
Désormais, nous voulons être le partenaire et l’allié des Canadiens qui font partie
des communautés LGBTQ2. Ces communautés connaissent encore de vraies
difficultés, notamment dans le cas des personnes intersexuées, des personnes
queers de couleur et d’autres personnes visées par une discrimination intersectionnelle.
Les Canadiens transgenres font l’objet de discrimination, de violence
et d’agression à des taux alarmants. En fait, les gens trans n’avaient même pas
de protection explicite en vertu de la loi sur les droits de la personne jusqu’à
cette année. Les problèmes de santé mentale et les suicides sont plus fréquents
chez les jeunes des communautés LGBTQ2 à cause de la discrimination et du
harcèlement dont ils sont victimes; et le taux d’itinérance parmi ces jeunes est
stupéfiant. Il reste du travail à faire au niveau des dons de sang et d’organes,
et de la criminalisation de la non-divulgation du VIH. Le gouvernement doit
continuer à travailler avec ses partenaires pour améliorer les politiques et les
programmes. C’est grâce à votre courage que nous sommes ici aujourd’hui,
ensemble, et que nous nous rappelons que nous pouvons, et que nous devons,
faire mieux. Pour l’oppression des communautés lesbiennes, gaies, bisexuelles,
transgenres, queers et bi-spirituelles, nous présentons nos excuses. Au nom du
gouvernement, du Parlement et de la population du Canada: nous avions tort.
Nous sommes désolés. Et plus jamais nous ne permettrons que ces gestes se
produisent. -Justin Trudeau