POURQUOI TANT DE MUSCLES?

Par: Fabien Jannic-Cherbonnel / Slate.fr

«Je suis bien foutu pour un hétéro, mais mal foutu pour un gay.» Cette petite blague de la série American Dad est devenue un meme sur Internet. Si elle est si drôle, c’est qu’elle pointe le paradoxe selon lequel on peut être plus ou moins bien foutu avec le même corps. Mais elle est un peu triste aussi. Parce qu’un peu vraie: quand il s’agit de physique, les attentes ne sont pas les mêmes pour un homme homo ou hétéro. On trouve de nombreux témoignages en ligne sur l’expérience que vivent des homosexuels et l’image qu’ils ont de leur corps. Sur Slate, Mark Joseph Stern expliquait avoir «lutté pour garder ses épaules et son dos poilus loin du regard d’autrui». Ici, Kenneth Miller, un blogueur américain, raconte la façon dont il perçoit son corps:

«En tant que jeune gay, je me sens en décalage. Comme si les petits bourrelets de ma poitrine me définissaient comme moche et que mes poignées d’amour me catégorisaient comme imbaisable.» Bien entendu, il est plus facile de comparer son corps quand son compagnon a le même genre, que dans un couple hétérosexuel. En découle une sorte de compétition entre gays, notamment dans les jeux de séduction. D’après une étude réalisée par le site de rencontre Match.com, le physique est plus important chez les homosexuels lors de la recherche d’un partenaire: «Avoir un partenaire qui est attirant physiquement est important pour 90% des hommes gays (…). 22% des homosexuels (contre 12% pour les hommes hétérosexuels) ont aussi exprimé un désir fort que leur rencontres soient plus athlétiques qu’eux-mêmes.» Ce sentiment de devoir «toujours présenter le meilleur de soi» se retrouve chez de nombreux hommes homosexuels. Bruno Boniface, psychiatre cognitif et membre de Psygay, confirme que c’est le cas de nombreux de ses patients.

Ceux-ci vivent également «une grande inquiétude face au vieillissement», explique-t-il. Cette insécurité physique a des conséquences sur la façon dont les gays vivent leur sexualité. En Grande-Bretagne, une étude réalisée en 2012 par le Central YMCA, indique que 48% des hommes gays interrogés seraient prêts à sacrifier une année de vie pour obtenir le corps parfait. En comparaison, seul un tiers des hommes hétérosexuels seraient prêts à faire la même chose. Même s’il existe très peu de travaux chiffrés sur ce sujet, les conséquences de ce mal-être gay ont été étudiées par quelques chercheurs, notamment aux États-Unis. Comme l’expliquait le site Salon en 2014, les hommes gays ou bisexuels ont trois fois plus de chances que les hétérosexuels de souffrir de troubles alimentaires.

Le sociologue Sylvain Ferez, maître de conférences à l’université Montpellier-I et auteur du Corps homosexuel en jeu, Sociologie du sport gay et lesbien, estime que cette image du corps gay s’est mise en place à la fin des années 1980: «Cette image s’est imposée dans l’après-Sida. L’idée était de montrer des corps en forme et esthétiques pour contrer l’image du gay malade et malheureux. Ça a été repris. Et maintenant on a une pression normative qui est excessivement forte.» Le constat est également partagé par Arnaud Lerch, sociologue: «Il y a eu une réaction épidermique à l’épidémie», admet-il mais aussi une volonté de contrer le cliché selon lequel un homme homosexuel ne pourrait pas être viril. En Grande-Bretagne, une récente étude Yougov indique que 24% des jeunes britanniques ne se définissent ni comme gay, ni comme hétéro. Un signe que les représentations évoluent et que de plus en plus de personnes ne se reconnaissent plus dans l’image classique d’un gay au corps musclé et épilé.

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