QUAND J’EN AURAI FINI AVEC TOI (2)

Jean-Philippe Bernié

Elle finit par le trouver au fond d’un placard, blotti entre des boîtes à chaussures. Il miaula quand il la vit mais ne bougea pas. Claire haussa les épaules. La faim le ferait sortir. Quant à elle, sa journée de travail l’attendait.
Une demi-heure plus tard, elle quittait l’avenue du Parc pour entrer sur le campus de l’université Richelieu. Elle dépassa plusieurs bâtiments érigés sur le flanc du Mont-Royal et s’arrêta devant le dernier d’entre eux, cube de béton enneigé qui abritait le département des Matériaux. Elle se gara dans la section réservée aux professeurs, entra dans le bâtiment et prit l’ascenseur. À peine en était-elle sortie qu’Hubert Gatwick surgit de son bureau — il avait dû guetter son arrivée.
— Bonjour, Claire, je suis content de vous voir. Auriez-vous quelques minutes à me consacrer ?
Claire poussa un soupir qu’elle ne se donna même pas la peine de cacher. Elle suivit néanmoins Gatwick jusqu’à une pièce sombre avec de la moquette marron et un ficus languissant, où rien n’avait changé depuis les années 70. Gatwick lui-même, soixante-sept ans, petit, chauve, moustaches et lunettes fumées, était totalement d’époque. Plus grave, aucune force ne semblait en mesure de le mettre à la retraite.
— Je voudrais que nous parlions du projet Wing 3000, dit-il en l’invitant à s’asseoir. Il faut faire avancer le processus d’embauche des chercheurs pour l’étape suivante. Nous devons être attentifs à ne pas prendre de retard.
— J’ai commencé à examiner les CV et je vous transmettrai bientôt ma première sélection de candidats.
Gatwick eut un mouvement de surprise.
— Nous avions décidé au début du projet que les embauches étaient sous ma responsabilité.
— L’environnement réglementaire a changé. Si Wing 3000 réussit, nous aurons développé une aile d’hélicoptère en matériaux composites tout à fait révolutionnaire, et l’armée américaine sera certainement intéressée.
— Tout le monde sera intéressé, rétorqua Gatwick avec agacement. Je ne vois pas ce que l’armée américaine et l’environnement réglementaire viennent faire dans mon processus d’embauche.
— C’est pourtant très simple, Hubert. Pour travailler avec l’armée américaine, il faut se soumettre à leurs nouvelles exigences en matière de sécurité, ce qui inclut le screening de tous les employés. Votre équipe de recherche est remplie de Moyen-Orientaux. Notre calendrier de travail est trop serré pour que nous puissions nous permettre de perdre du temps en procédures liées aux contraintes bureaucratiques. Donc il vaut mieux que je m’en occupe.
— Mais…
— Ce n’est qu’un détail administratif. Il y a beaucoup de contraintes et j’ai simplement fait ce que je jugeais être le mieux dans l’intérêt du projet.
Gatwick se raidit. Des plaques rouges marbrèrent ses joues pâles.
— J’aurais quand même souhaité être prévenu.
— Je comprends, dit Claire en se levant. Je suis désolée.
Elle oublia Gatwick et ses récriminations avant même de franchir le seuil de son bureau. Ses pas ralentirent légèrement lorsqu’elle passa devant la porte de chêne où était vissée une plaque de bronze indiquant Michel BERTHIER – Directeur. Dans quelques années, pensa-t-elle, dans quelques mois peut-être, ce bureau et ce titre de directeur du département seraient à elle, à elle… Ils le seraient.
Quelques instants plus tard, dans son propre bureau, elle ouvrit un épais dossier vert intitulé Rapport intermédiaire – Projet Wing 3000. Confidentiel. Coordonnatrice : professeure Claire LANRIEL. Le travail de ses collègues avait été remarquable, songea-t-elle en feuilletant le document de synthèse qu’elle avait rédigé les jours précédents. Un peu trop remarquable, peut-être.
Son portable sonna. Encore Nathalie ! Cette fois, elle devait répondre. Il était hors de question de passer la soirée dans les magasins avec elle, mais elle devait quand même rester aimable et polie, tout pour que sa belle-sœur finisse par se lasser du souvenir d’Hughes et accepte de revendre sa part du chalet.
— Allô ? Ah ! bonjour, Nathalie, comment vas-tu ?… Écoute, j’ai beaucoup de travail aujourd’hui. Ce soir, je serai au bureau au moins jusqu’à dix-neuf heures et je ne pourrai pas courir les boutiques. Nous pourrions peut-être déjeuner ensemble ? À midi et demi, ça te va ? Oui, à la brasserie habituelle, sur l’avenue du Parc. Je m’occupe de la réservation. À tout à l’heure.
Claire raccrocha. Comment se débarrasser de Nathalie ? Dès les obsèques de Hughes, elle avait parlé du chalet avec une sentimentalité geignarde :
— On pourra s’y retrouver les fins de semaine et parler de ton frère. J’aurai beaucoup de plaisir à marcher avec toi dans notre forêt.
Notre forêt ? Notre forêt ? Claire avait manqué s’étouffer, suffoquée par une rage soudaine. Ce bois, ce lac, ces arbres — c’était son domaine, celui qu’elle avait partagé avec son frère quand ils étaient enfants. Laisser cette pleurnicheuse envahir le territoire de ses souvenirs d’enfance ? Jamais — jamais. Elle avait immédiatement proposé de racheter la part de Nathalie qui avait refusé, les larmes aux yeux :
— Comment peux-tu me demander cela, Claire ? Ne comprends-tu pas que ce chalet est le dernier lien que j’ai avec ton frère ? Ce serait monstrueux de vouloir me le prendre ! Tu n’as donc pas de cœur ?

Claire avait alors revu son frère sur son lit de mort, le visage émacié, le regard suppliant. J’aimerais tellement que tu t’entendes bien avec Nathalie. Mais il savait pourtant qu’elle ne pourrait pas, qu’elle ne pourrait jamais s’entendre avec Nathalie… Un mois plus tard, après les obsèques, elles s’étaient retrouvées au chalet. Claire avait tenu exactement une heure et demie avant de reprendre la route, secouée et tremblante, prétextant un appel pour rentrer à Montréal. Les lieux chers et familiers, les vieux rondins qu’elle connaissait par cœur, les meubles dont elle aurait pu dessiner chaque marque les yeux fermés, tout cela s’était dissous dans les incessantes jérémiades de sa belle-sœur qui ne l’avait pas quittée d’une semelle et ne s’était pas tue une minute. Claire n’était pas retournée au chalet le week-end d’après mais, n’y tenant plus, elle avait pris deux jours de congé au milieu de la semaine suivante. Elle était partie de Montréal très tôt le matin, le cœur léger, Twiddlekat dans sa cage sur le siège à côté d’elle, et elle avait emprunté l’autoroute des Cantons-de-l’Est. Puis elle avait pris la route secondaire sur une quinzaine de kilomètres, tourné à l’embranchement habituel, dépassé la maison de Simone et Édouard, et s’était arrêtée devant le chalet qui l’attendait paisiblement. Elle avait ouvert la porte et failli s’évanouir : Nathalie avait bougé les meubles et repeint les murs en vert pâle.

Frémissante de rage, Claire avait exigé qu’elle repeigne de la couleur initiale, prétendant vouloir garder le chalet exactement comme il était à la mort de son frère, et elle s’était détestée pour ce mensonge.

Elle ne pouvait pas envisager de partager le chalet avec Nathalie, ce n’était pas possible ; il fallait qu’elle l’en sorte, il fallait qu’elle l’en chasse. Depuis, elle n’y avait plus passé que quelques moments volés, quelques heures ici, une demi-journée là, lorsqu’elle était sûre de ne pas y trouver Nathalie. Ça ne pouvait pas durer.
Claire fit un effort pour chasser sa belle-sœur de ses pensées et se concentrer sur son travail. Elle décrocha son téléphone.
— Eric ? Ici Claire Lanriel. Pouvez-vous passer à mon bureau, s’il vous plaît ?
Quelques instants plus tard, le professeur Eric Duguet assis face à elle sa silhouette athlétique de blond aux yeux bleus. À trente-cinq ans, diplômé d’une grande école d’ingénieurs française, il était un peu plus jeune que Claire et avait fait preuve pour le projet Wing 3000 d’un esprit d’initiative certain et de compétences solides. C’était donc un concurrent potentiel. Il était sans doute trop jeune et pas tout à fait assez familier avec les codes de travail nord-américains pour constituer une menace sérieuse à la succession de Michel Berthier à la tête du département, mais Claire Lanriel avait toujours été prudente et méthodique.
— J’ai terminé le rapport d’avancement sur Wing 3000, dit-elle en lui tendant le dossier vert. Il faudrait que vous le lisiez avant que je le transmette à Michel.
— Quand devez-vous le remettre ?
— Ce soir.
— Ce soir ?! Mais ce rapport fait plus de cinquante pages !
— Oui, mais il n’y a rien de nouveau. Ce n’est qu’un récapitulatif des travaux effectués au cours de la dernière période.
Eric tourna quelques pages. Puis il tomba en arrêt et l’expression de son visage changea.
— Vous parlez ici de la simulation de la résistance aérodynamique de l’aile. Mon projet.
— Votre sous-projet. Et qui fait partie intégrante de notre projet, dont je suis la coordonnatrice.
— Ce n’est pas la question. J’aurais souhaité rédiger cette section moi-même.
— Ç’aurait été une perte de temps de vous impliquer dans la rédaction de ce rapport et je n’ai pas jugé utile de vous déranger avec ces détails administratifs, dit Claire avec impatience. Il me faut vos commentaires avant dix-sept heures.
Son ton indiquait que pour elle la conversation était terminée. Eric parut sur le point de répliquer puis se ravisa, murmura quelque chose d’indistinct, se leva et sortit, le dossier vert sous le bras.

***

Deux étages plus bas, Christine Verlanges regardait le Mont-Royal par la fenêtre de la bibliothèque. Les arbres noirs, la neige blanche, le ciel gris et bas du mois de février… aucun skieur de fond ne troublait la froide beauté matinale de la montagne. Mais elle, pourrait-elle encore contempler longtemps ce paysage depuis cette fenêtre ?

Christine se frotta nerveusement les mains et revint à son bureau, près de l’entrée de la bibliothèque.

La suite de ce roman dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

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