Roger-Luc Chayer
L’histoire de la communauté gaie est une suite de petites victoires, de nombreuses défaites, de hauts et de bas, mais contrairement aux autres avancées sociales dans les pays occidentaux, celle de la communauté gaie québécoise est toujours un peu à recommencer, à refaire. Pourquoi?
Prenons l’exemple de Montréal, que je connais le mieux puisque j’y travaille depuis 1993. Alors que le Village n’était qu’une sorte d’Hochelaga-Maisonneuve dans le pire de son époque, les gais se sont lentement établis entre Berri et de Lorimier. Mais pas n’importe lesquels. Les diplômés universitaires, les entrepreneurs, les artistes et créateurs -ceux qui avaient le fameux «argent rose» quoi- se sont mis à acheter des immeubles, à les transformer, à les rénover, à ouvrir des boutiques, des boîtes de nuit, et à donner à ce périmètre un coup de jeunesse d’une rare ampleur. Tout le monde voulait fréquenter le Village. Il était magnifique, propre, chic: on devait y être vu, les modes naissaient dans les discothèques, et les gais, eux, commençaient à revendiquer leurs droits au mariage, à la pension de conjoint survivant, à l’adoption… Puis le SIDA est arrivé, cassant les fondations même de l’establishment gai, comme on disait à l’époque, tuant près de 30% des personnes homosexuelles au Québec. Le SIDA aura effectivement fait disparaître et mutilé une bonne partie de la population gaie.
Le Village a alors commencé à calmer ses ardeurs. Les investissements y sont devenus moins importants, et la fréquentation y était en nette diminution, jusqu’à ce que l’arrondissement Ville-Marie décide de décriminaliser le quartier, ce qui a entraîné un afflux de prostitué(e)s, de drogué(e)s et de personnes atteintes de troubles mentaux qui ont pu y trouver refuge sans se faire arrêter par la police, libérant du même coup les autres arrondissements de ces troubles.
Évidemment, cela a eu pour effet de transformer ce qui avait été une réussite économique et sociale en un territoire où la loi ne semblait plus trop s’appliquer, en une sorte de zone franche. On a alors vu les commerces fermer, les riches couples gais partir et s’éloigner vers le Plateau ou vers Rosemont. À chaque fois que la communauté gaie s’approchait de son plein épanouissement, c’était à recommencer. Avant, les jeunes se suicidaient parce qu’ils avaient peur de devenir gais, terrorisés par l’image qu’on leur projetait. Les seules images qu’ils avaient étaient celles de TVA ou de TQS, qui diffusaient alors les éléments les plus spectaculaires et les plus scandaleux des défilés gais.
À la télé on ne parlait que de Christian Lalancette, la «fofolle» de Chez Denise. À cette époque on ne parlait pas de leaders gais crédibles, de sportifs ou de politiciens ouvertement homos.
Vingt-cinq ans plus tard, le taux de suicide reste le même, mais les raisons ont changé. Les jeunes hommes gais sont maintenant torturés par des troubles de la perception, alors que dominent dans la mode et le visuel, au quotidien, les hommes virils, musclés, barbus et surmasculinisés. Être un jeune gai mince, imberbe et délicat est maintenant perçu au même titre qu’être anorexique, c’est de la folie! Il serait peut-être temps de revenir à une stratégie globale, gouvernementale, visant à travailler sur l’estime de soi chez les jeunes hommes gais, sur la perception qu’ils ont de ce qu’ils sont, non pas d’un point de vue physique, mais sociétal, social.
Il est aussi plus que temps que la communauté gaie jouisse de son épanouissement durement gagné. Nos droits sont maintenant les mêmes que ceux du reste de la société. À l’exception de quelques améliorations à faire dans le Village, globalement, on doit avouer que le mouvement gai québécois est une réussite humaine. Répétons-le autant qu’il le faudra, pour que les jeunes nous entendent bien, ce qui est là actuellement a été durement acquis, pour eux, et il est temps qu’ils s’épanouissent, qu’ils en profitent, pour vrai!