
Opinion par Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
Lorsqu’on dresse la liste des plus grandes industries de la planète, on cite spontanément les géants de la technologie, les banques, le pétrole ou l’industrie pharmaceutique. Pourtant, l’une des plus riches et des plus influentes est presque toujours absente du débat : celle des religions. Quelles qu’elles soient, elles disposent d’immenses ressources financières et exercent un pouvoir exceptionnel sur la vie, le porte-feuille, les choix et les convictions de leurs fidèles.
Pourquoi on ne parle jamais des religions comme d’une industrie ?
Lorsqu’il est question des plus grandes puissances économiques de la planète, les médias évoquent spontanément les géants de la technologie, les banques, l’industrie pharmaceutique, l’énergie ou encore les multinationales de l’alimentation. Pourtant, un acteur majeur est presque toujours absent de cette analyse : les religions.
Cette omission soulève une question légitime. Pourquoi les journalistes parlent-ils si rarement des religions en termes économiques, alors que plusieurs d’entre elles administrent des patrimoines considérables, possèdent d’importants actifs immobiliers, gèrent des placements financiers et recueillent chaque année des milliards de dollars en dons ?
La réponse tient autant aux usages journalistiques qu’à la nature même du phénomène religieux.
Le mot « industrie » possède une définition économique relativement précise. Il désigne généralement un ensemble d’activités organisées autour de la production de biens ou de services, souvent dans un objectif commercial. Or, les religions se définissent d’abord comme des institutions spirituelles dont la mission officielle est de répondre à des besoins religieux, culturels, sociaux ou humanitaires. Les qualifier d’« industrie » constitue donc une interprétation éditoriale plutôt qu’une description universellement admise.
Dans les salles de rédaction, les religions sont traditionnellement couvertes sous l’angle de la foi, de la politique, de la culture, de l’histoire ou des droits de la personne. Les journalistes spécialisés analysent leurs croyances, leurs dirigeants, leurs réformes, leurs prises de position et leur influence sociale. Les questions économiques, bien qu’importantes, demeurent souvent secondaires dans la couverture médiatique.
Une autre raison explique cette retenue : la prudence journalistique. La religion touche aux convictions personnelles de milliards d’individus. Employer un vocabulaire qui pourrait laisser entendre que la foi relève principalement d’une logique commerciale risque d’être perçu comme une prise de position plutôt que comme une analyse neutre. Les médias privilégient donc des expressions comme « institutions religieuses », « organisations religieuses », « communautés de foi » ou « confessions religieuses », des formulations jugées plus descriptives et moins susceptibles de susciter des accusations de parti pris.
Pourtant, dès que les enjeux financiers deviennent le cœur du sujet, les règles changent. Les journalistes enquêtent régulièrement sur les fortunes de certaines Églises, les exemptions fiscales, les investissements immobiliers, les fonds de placement, les dons des fidèles, les successions, les salaires des dirigeants ou encore la gestion de patrimoines parfois évalués en milliards de dollars. Dans ces contextes, les religions sont bel et bien étudiées comme des acteurs économiques majeurs.
Le Vatican, certaines mégachurches américaines, les grandes organisations évangéliques, les institutions religieuses asiatiques ou encore les fondations liées à différentes confessions administrent des ressources financières comparables, dans certains cas, à celles de grandes entreprises ou de fonds d’investissement. Leur influence dépasse largement le cadre spirituel et s’étend aux secteurs de l’immobilier, de l’éducation, de la santé, des médias, de la finance et de l’action humanitaire.
Le fait que ces activités ne soient pas toujours motivées par le profit ne signifie pas qu’elles échappent à l’analyse économique. Au contraire, elles mobilisent des budgets, emploient du personnel, possèdent des actifs, perçoivent des revenus, financent des projets et prennent des décisions d’investissement. À ce titre, elles peuvent faire l’objet d’une couverture économique rigoureuse, au même titre que les universités, les hôpitaux ou les grandes organisations sans but lucratif.
D’un point de vue journalistique, il est donc parfaitement légitime d’étudier les religions comme des puissances économiques lorsque l’enquête porte sur leur patrimoine, leur financement, leur gouvernance ou leur influence financière. En revanche, affirmer que « les religions sont une industrie » relève davantage d’un point de vue analytique ou éditorial que d’un fait objectif. Cette qualification peut être défendue si elle repose sur des données solides et sur une démonstration rigoureuse, mais elle ne constitue pas le vocabulaire habituellement employé dans les reportages d’information.
La véritable question n’est peut-être pas de savoir si les religions sont ou non une industrie. Elle est plutôt de se demander pourquoi leur poids économique demeure si rarement au cœur du débat public. Dans un monde où les grandes organisations sont régulièrement évaluées selon leur gouvernance, leur transparence financière et leur influence économique, les institutions religieuses n’échappent pas à ces mêmes enjeux.
Quelles sont les religions les plus rentables ?
Parler de la « rentabilité » d’une religion est un exercice délicat. Contrairement aux entreprises, les organisations religieuses ne publient généralement pas de résultats financiers consolidés à l’échelle mondiale, et leur objectif déclaré n’est pas de générer des profits. Elles sont plutôt organisées en diocèses, congrégations, fondations, associations ou communautés autonomes, chacune disposant de ses propres finances.
L’Église catholique : un patrimoine colossal
L’Église catholique est largement considérée comme l’institution religieuse possédant le patrimoine le plus important au monde. Présente dans presque tous les pays, elle contrôle un vaste réseau de cathédrales, d’églises, d’écoles, d’universités, d’hôpitaux, de musées, de terres agricoles, de bâtiments historiques et d’investissements financiers. Le Vatican lui-même gère des actifs importants par l’intermédiaire de plusieurs organismes financiers, mais il ne représente qu’une partie de l’ensemble des biens appartenant aux diocèses et aux congrégations répartis sur tous les continents. Aucune valeur globale officielle n’existe, mais les spécialistes s’entendent pour dire que ce patrimoine se chiffre en centaines de milliards de dollars.
L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours
Souvent appelée l’Église mormone, cette organisation est reconnue pour sa remarquable solidité financière. Grâce à la dîme versée par ses membres, à une politique d’investissement prudente et à un vaste portefeuille immobilier et financier, elle est régulièrement citée parmi les institutions religieuses les plus riches du monde. Son fonds d’investissement, révélé lors de diverses enquêtes journalistiques, possède des actifs évalués à plusieurs dizaines de milliards de dollars, auxquels s’ajoutent de nombreuses propriétés et entreprises.
Les mégachurches évangéliques américaines
Aux États-Unis, certaines églises évangéliques rassemblent chaque semaine des dizaines de milliers de fidèles. Elles génèrent des revenus considérables grâce aux dons, aux plateformes numériques, aux maisons d’édition, aux chaînes de télévision, aux conférences et à la vente de produits dérivés. Leur fonctionnement s’apparente parfois à celui de grandes organisations multimédias, avec des centaines d’employés, des budgets annuels de plusieurs dizaines, voire de centaines de millions de dollars.
Les grandes organisations islamiques
L’islam ne possède pas d’autorité centrale comparable au Vatican. Toutefois, plusieurs fondations religieuses, universités islamiques et institutions soutenues par certains États administrent des budgets très importants. Le pèlerinage annuel à La Mecque représente également une activité économique majeure. Bien que les revenus générés profitent principalement à l’économie de l’Arabie saoudite plutôt qu’à une organisation religieuse unique, il illustre l’ampleur des flux financiers associés aux pratiques religieuses.
Les organisations bouddhistes
Dans plusieurs pays d’Asie, certains grands temples et monastères disposent d’importants patrimoines fonciers, reçoivent des dons substantiels et gèrent des activités culturelles, éducatives et touristiques. Leur richesse varie considérablement selon les pays, mais plusieurs institutions bouddhistes figurent parmi les propriétaires fonciers les plus importants de leur région.
L’hindouisme et les grands temples
Comme l’islam, l’hindouisme ne possède pas d’administration mondiale unique. Toutefois, certains temples indiens comptent parmi les institutions religieuses les plus riches de la planète grâce aux dons des fidèles, aux bijoux, aux métaux précieux, aux propriétés foncières et aux investissements accumulés au fil des siècles. Certains sanctuaires administrent des budgets comparables à ceux de grandes entreprises publiques.
Une puissance économique rarement étudiée
Les médias abordent fréquemment les religions sous l’angle de la foi, de la politique ou des enjeux sociaux. Pourtant, leur poids économique constitue un sujet d’enquête à part entière. Sans les réduire à leur dimension financière, il est légitime d’examiner leur gouvernance, leurs actifs, leurs revenus, leurs investissements et leur transparence.
Pourquoi les religions paient-elles si peu d’impôts malgré leur richesse ?
Les organisations religieuses figurent parmi les institutions les plus anciennes du monde. Certaines administrent un patrimoine immobilier considérable, recueillent des millions, voire des milliards de dollars en dons chaque année et gèrent des investissements importants. Pourtant, dans la plupart des pays, elles paient peu ou pas d’impôts sur une partie importante de leurs activités. Cette situation n’est pas le résultat d’un privilège accordé au cas par cas, mais d’un ensemble de règles fiscales qui se sont développées au fil des siècles.
Dans de nombreux États, les organisations religieuses sont considérées comme des organismes sans but lucratif ou des organismes d’intérêt public. En échange de ce statut, elles bénéficient souvent d’exemptions d’impôt sur leurs revenus et, dans certains cas, sur leurs propriétés. Le principe repose sur l’idée que les religions rendent des services à la collectivité en offrant un accompagnement spirituel, en soutenant des œuvres caritatives, en venant en aide aux plus démunis, en exploitant des écoles, des hôpitaux ou des banques alimentaires et en contribuant au tissu social.
Dans plusieurs démocraties, les gouvernements cherchent également à éviter une trop grande intervention dans les affaires religieuses. Taxer fortement une religion pourrait être perçu comme une manière d’influencer son fonctionnement ou de limiter la liberté de culte. Cette logique découle souvent du principe de séparation entre l’État et les religions. Les exemptions fiscales sont parfois présentées comme une façon de préserver cette indépendance mutuelle.
Les dons ne sont généralement pas considérés comme des profits
Une autre raison tient à la nature des revenus. Les entreprises réalisent principalement des ventes et des bénéfices commerciaux. Les organisations religieuses reçoivent surtout des dons volontaires de leurs fidèles. Dans plusieurs systèmes fiscaux, les dons destinés à financer une mission d’intérêt public ne sont pas imposés de la même manière que les bénéfices d’une entreprise.
Contrairement à une idée répandue, les organisations religieuses ne sont pas toujours exemptées de toutes les taxes. Lorsqu’elles exploitent des activités commerciales sans lien direct avec leur mission religieuse — par exemple des commerces, des entreprises ou certains investissements — elles peuvent être soumises aux mêmes règles fiscales que les autres contribuables, selon les lois du pays concerné. Les règles varient toutefois énormément d’un État à l’autre.
Depuis plusieurs années, des économistes, des juristes et des groupes citoyens s’interrogent sur la pertinence de maintenir certaines exemptions fiscales. Leurs arguments sont variés. Certains estiment qu’il est difficile de justifier des avantages fiscaux lorsque certaines organisations religieuses possèdent un patrimoine immobilier de très grande valeur ou administrent des portefeuilles financiers considérables. D’autres réclament davantage de transparence quant aux revenus, aux dépenses et aux investissements des institutions religieuses.
Les défenseurs du régime actuel rappellent que de nombreuses communautés religieuses accomplissent un travail social important qui, sans elles, devrait être assumé par les pouvoirs publics. Ils soutiennent également que taxer les lieux de culte pourrait fragiliser des milliers de petites communautés qui disposent de ressources très limitées.
Parler des « religions » comme d’un bloc uniforme serait toutefois trompeur. Certaines institutions disposent effectivement d’actifs considérables, tandis que d’autres peinent à entretenir leurs bâtiments ou à financer leurs activités quotidiennes. Le débat porte donc moins sur la religion elle-même que sur la façon dont les États devraient traiter fiscalement des organisations dont les moyens financiers peuvent varier de quelques milliers de dollars à plusieurs milliards.
Pourquoi une partie des ressources religieuses est-elle parfois utilisée contre les droits des personnes LGBT ?
Depuis plusieurs décennies, une question revient régulièrement dans le débat public : comment des organisations religieuses disposant d’importantes ressources financières peuvent-elles parfois soutenir des campagnes politiques ou sociales opposées aux droits des personnes LGBT ?
Les organisations disposant de moyens financiers importants peuvent financer des activités de communication, des campagnes de sensibilisation, des groupes de pression, des instituts de recherche, des actions juridiques ou des interventions politiques. Dans plusieurs pays, certaines organisations religieuses conservatrices ont créé ou soutenu des structures qui militent contre le mariage entre personnes de même sexe, contre certaines protections juridiques pour les personnes trans ou contre des programmes d’éducation portant sur la diversité sexuelle et de genre.
Ces actions ne représentent toutefois pas l’ensemble du monde religieux. Elles reflètent plutôt les positions de certains mouvements ou dirigeants qui considèrent certaines évolutions sociales comme incompatibles avec leur interprétation de leurs traditions religieuses.
Le débat devient particulièrement sensible lorsque des convictions religieuses individuelles se transforment en campagnes visant à influencer les lois ou les droits civils.
Dans les démocraties, la liberté religieuse protège le droit de croire, de pratiquer une religion et d’exprimer des opinions. Cependant, les groupes de défense des droits LGBT soutiennent que cette liberté ne devrait pas servir à justifier la suppression de droits fondamentaux ou la discrimination envers des citoyens.
C’est précisément à cet endroit que surgit la tension entre deux principes fondamentaux : la liberté de religion et le principe d’égalité devant la loi. Des exemples récents l’ont illustré, notamment dans les prises de position de certains évêques catholiques allemands qui se démarquent parfois des orientations exprimées par le Vatican.
Alors que le Vatican utilise désormais, dans certains documents, des expressions faisant référence aux personnes et aux communautés LGBTQ+, certains responsables religieux continuent de parler de « comportements » lorsqu’ils abordent les orientations sexuelles différentes de l’hétérosexualité majoritaire. Cette formulation a pour effet, selon plusieurs observateurs, de ne pas reconnaître pleinement l’identité des personnes concernées et de réduire leur réalité à des pratiques ou à des choix individuels.
Cette approche est également critiquée lorsqu’elle établit des rapprochements entre des orientations sexuelles et des comportements criminels ou abusifs, comme la pédophilie, ou encore des pratiques impliquant des animaux. Ces comparaisons sont rejetées par les défenseurs des droits LGBTQ+, qui rappellent que les orientations sexuelles entre adultes consentants ne relèvent ni de la criminalité ni d’un trouble du comportement, et qu’elles ne peuvent être assimilées à des actes qui impliquent une absence de consentement ou une autre forme de préjudice.
La relation entre religions et communautés LGBT varie énormément selon les pays et les traditions. Dans certains États, des responsables religieux ont joué un rôle important dans la défense des droits LGBT et la lutte contre la discrimination. Dans d’autres, des interprétations religieuses conservatrices ont été utilisées pour justifier des restrictions légales ou sociales visant les personnes LGBT. Il est donc plus exact de parler de certains mouvements religieux ou politico-religieux plutôt que des religions dans leur ensemble.
Le débat contemporain porte aussi sur la transparence financière et l’utilisation des ressources. Lorsque des organisations bénéficiant d’avantages fiscaux importants participent activement à des campagnes politiques ou sociales, certains citoyens demandent qu’elles rendent davantage de comptes sur l’origine et l’utilisation de leurs fonds.
La question centrale n’est donc pas seulement combien d’argent possèdent certaines institutions religieuses, mais aussi comment cette influence financière est utilisée dans l’espace public.
PUBLICITÉ

LIRE AUSSI
Est-ce qu’il y a une Vie LGBT dans la Cité du Vatican?
https://gayglobe.net/est-ce-quil-y-a-une-vie-lgbt-dans-la-cite-du-vatican/
Qui étaient les papes homosexuels dans l’histoire de l’Église catholique?
https://gayglobe.net/qui-etaient-les-papes-homosexuels-dans-lhistoire-de-leglise-catholique/
Mon grain de sel sur les religions
https://gayglobe.net/mon-grain-de-sel-sur-les-religions/
Révolution tranquille : comment le Québec moderne est né
https://gayglobe.net/revolution-tranquille-quebec-moderne/
Manger halal, soutenir l’intolérance? La face cachée d’un marché en expansion
https://gayglobe.net/manger-halal-soutenir-lintolerance-la-face-cachee-dun-marche-en-expansion/