
Arnaud Pontin (Image : IA / Gay Globe)
Dans notre série consacrée à la recherche médicale, nous nous intéressons à deux antiparasitaires qui semblent donner des résultats prometteurs contre certaines cellules cancéreuses, du moins à un stade très préliminaire de la recherche, principalement dans des études menées chez l’animal.
L’ivermectine est un médicament antiparasitaire découvert à la fin des années 1970 et utilisé en médecine humaine depuis les années 1980. Elle est reconnue comme l’un des traitements les plus efficaces contre plusieurs maladies parasitaires et figure sur la liste des médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).
Chez l’humain, l’ivermectine est prescrite pour traiter des infections causées par des parasites, notamment l’onchocercose (cécité des rivières), la strongyloïdose et certaines infestations par des acariens, comme la gale. Dans plusieurs pays, elle est également utilisée dans des campagnes de santé publique visant à réduire la transmission de maladies parasitaires tropicales.
Le médicament agit en paralysant et en éliminant les parasites grâce à un mécanisme qui cible leur système nerveux. Ce mécanisme est très différent de celui des cellules humaines, ce qui explique pourquoi l’ivermectine est généralement bien tolérée lorsqu’elle est utilisée aux doses recommandées.
Depuis quelques années, l’ivermectine attire aussi l’attention des chercheurs pour d’autres applications potentielles. Des études en laboratoire ont suggéré qu’elle pourrait exercer certains effets antiviraux, anti-inflammatoires ou anticancéreux. Toutefois, ces résultats proviennent principalement de recherches précliniques, réalisées sur des cellules en laboratoire ou chez l’animal.
Le fenbendazole quant à lui est un médicament antiparasitaire de la famille des benzimidazoles, largement utilisé en médecine vétérinaire pour traiter les infections causées par des vers intestinaux chez les chiens, les chats, les chevaux, les bovins et d’autres animaux. Il agit en empêchant les parasites d’absorber le glucose, leur principale source d’énergie, ce qui entraîne leur mort.
Contrairement à l’ivermectine, le fenbendazole n’est pas approuvé pour un usage chez l’humain dans la plupart des pays, y compris au Canada, aux États-Unis et en Europe. Son utilisation est donc réservée aux animaux et doit se faire sous la supervision d’un vétérinaire.
Ces dernières années, le fenbendazole a suscité un intérêt grandissant dans le domaine de la recherche sur le cancer. Des études réalisées en laboratoire et chez l’animal ont montré qu’il pourrait perturber les microtubules, des structures essentielles à la division des cellules, y compris des cellules cancéreuses. Cette propriété pourrait ralentir la croissance de certaines tumeurs dans des conditions expérimentales.
Quelles sont les chances que ces deux médicaments puissent être vraiment efficaces contre certains cancers?
L’histoire de la médecine montre que plusieurs médicaments développés pour une maladie ont finalement trouvé une seconde vie dans un tout autre domaine. C’est ce qu’on appelle le repositionnement thérapeutique. Certains traitements aujourd’hui courants contre le cancer étaient à l’origine destinés à d’autres usages.
Pour l’ivermectine et le fenbendazole, les chercheurs ont identifié plusieurs mécanismes biologiques qui pourraient expliquer un effet anticancéreux. En laboratoire, ces molécules semblent notamment perturber la division des cellules cancéreuses, favoriser leur destruction ou encore modifier certains mécanismes impliqués dans la croissance des tumeurs. Ces résultats sont suffisamment intéressants pour justifier la poursuite des recherches.
Il faut garder à l’esprit une réalité souvent méconnue : plus de 90 % des molécules qui donnent de bons résultats en laboratoire n’aboutissent jamais à un médicament approuvé. Les raisons sont nombreuses. Une substance peut fonctionner sur des cellules isolées dans une boîte de Pétri, mais être inefficace chez l’humain. Elle peut aussi nécessiter des doses trop élevées pour être sécuritaires, provoquer des effets secondaires importants ou simplement ne pas démontrer de bénéfice lors des essais cliniques.
Le fenbendazole présente un défi supplémentaire puisqu’il s’agit d’un médicament vétérinaire. Avant d’envisager son utilisation chez l’humain, les chercheurs devraient démontrer non seulement son efficacité, mais aussi son innocuité et déterminer les doses appropriées.
L’ivermectine, quant à elle, bénéficie d’un avantage : son profil de sécurité est déjà bien documenté chez l’humain pour le traitement des infections parasitaires. Si des essais cliniques démontraient une efficacité contre certains cancers à des doses sécuritaires, son développement pourrait être plus rapide que celui d’une nouvelle molécule. Cela ne signifie toutefois pas qu’elle sera efficace.
Les oncologues demeurent prudents. Il serait exagéré d’affirmer que ces médicaments deviendront des traitements majeurs contre le cancer. En revanche, il est tout à fait plausible qu’ils trouvent éventuellement une place dans le traitement de certains types précis de cancers, possiblement en association avec d’autres médicaments, si les essais cliniques confirment les résultats précliniques.
Donald Trump et l’ivermectine
Lorsque Donald Trump a contracté la COVID-19 en octobre 2020, il a reçu un traitement expérimental comprenant notamment un cocktail d’anticorps monoclonaux, du remdésivir et de la dexaméthasone. Il n’a jamais annoncé avoir pris de l’ivermectine dans le cadre de son traitement.
En revanche, quelques mois plus tard, l’ivermectine est devenue un symbole de la polarisation autour de la pandémie. Plusieurs personnalités conservatrices, médecins dissidents et influenceurs proches du mouvement pro-Trump ont commencé à promouvoir ce médicament comme traitement contre la COVID-19, malgré l’absence de preuves cliniques convaincantes. Cette popularité a provoqué une forte hausse de la demande, au point où certaines personnes se sont procuré des formulations destinées aux chevaux ou au bétail, ce qui a entraîné plusieurs cas d’intoxication. Les autorités sanitaires américaines ont alors lancé des mises en garde répétées.
Un fait souvent oublié est que l’ivermectine n’est pas un simple « vermifuge pour chevaux ». Le médicament est utilisé depuis des décennies chez l’humain contre plusieurs maladies parasitaires et ses découvreurs ont reçu le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2015 pour cette découverte. Ce sont surtout les formulations vétérinaires très concentrées qui ont fait les manchettes durant la pandémie.
Autre nuance importante : si Donald Trump a fortement promu l’hydroxychloroquine au début de la pandémie, il n’a jamais fait de campagne comparable en faveur de l’ivermectine. L’association entre Trump et l’ivermectine est surtout née parce que le médicament est devenu populaire auprès d’une partie de ses partisans et de certaines figures médiatiques conservatrices, davantage que par ses propres déclarations.
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