
Carle Jasmin ( Image : IA / Gay Globe)
À retenir
Cette enquête analyse les recherches portant sur la masculinité, les réseaux sociaux et certaines tendances observées chez des créateurs de contenu homosexuels. Elle ne soutient pas l’existence d’un mouvement organisé de « masculinisme gai », une notion qui ne fait pas consensus dans la littérature scientifique.
Lorsqu’il est question de masculinisme, les regards se tournent presque automatiquement vers des influenceurs hétérosexuels qui dénoncent le féminisme, parlent de « crise de la masculinité » ou revendiquent un retour à des rôles traditionnels entre les hommes et les femmes. Pourtant, à mesure que les réseaux sociaux redessinent les rapports sociaux, certains observateurs s’interrogent : des phénomènes comparables existent-ils également chez les hommes gays?
La réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît. Les chercheurs consultés sur la question s’entendent généralement pour dire qu’il n’existe pas, à ce jour, de mouvement homosexuel masculiniste organisé comparable à la « manosphère » hétérosexuelle. En revanche, plusieurs travaux universitaires montrent qu’une partie des hommes homosexuels participe à une culture où la masculinité, la performance physique, la virilité et certaines normes traditionnelles occupent une place centrale. Ces phénomènes, parfois amplifiés par les algorithmes des plateformes numériques, méritent d’être distingués du masculinisme proprement dit.
Une histoire plus ancienne que les réseaux sociaux
Pour comprendre l’origine de cette valorisation de la masculinité, il faut remonter bien avant TikTok, Instagram ou YouTube.
Au début du XXe siècle, les représentations des hommes homosexuels en Amérique du Nord sont largement façonnées par les discours médicaux et psychiatriques. L’homosexualité est souvent associée à une inversion des rôles sexuels : un homme homosexuel est présumé adopter des comportements considérés comme féminins. Cette perception influence autant les institutions que la culture populaire.
L’historien américain George Chauncey, dans son ouvrage Gay New York, montre toutefois que la réalité était beaucoup plus complexe. Jusqu’aux années 1940, les catégories d’identité ne reposaient pas uniquement sur l’orientation sexuelle, mais aussi sur l’expression de genre. Un homme pouvait avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes tout en étant perçu comme pleinement masculin, pourvu qu’il conserve les codes sociaux associés à la virilité.
Les bouleversements sociaux des années 1960 changent profondément cette dynamique. Les émeutes de Stonewall, survenues à New York en juin 1969, marquent le début du mouvement moderne de libération homosexuelle. Les militants réclament la fin de la discrimination, mais souhaitent également redéfinir l’image des hommes gays dans l’espace public.
La naissance du « clone de Castro »
C’est dans ce contexte qu’apparaît, au début des années 1970, une figure devenue emblématique : le « clone de Castro ».
Le quartier Castro, à San Francisco, devient alors l’un des principaux centres de la vie homosexuelle nord-américaine. Une nouvelle esthétique masculine s’y développe rapidement. Les chemises à carreaux, les Levi’s moulants, les bottes de travail, les vestes de cuir, les moustaches épaisses et les corps musclés remplacent progressivement les représentations plus efféminées souvent associées aux hommes homosexuels dans les décennies précédentes. Cette évolution ne répond pas uniquement à un effet de mode.
Pour plusieurs historiens, il s’agit également d’une stratégie identitaire. Après des décennies durant lesquelles l’homosexualité était assimilée à une absence de virilité, de nombreux hommes gays revendiquent au contraire une masculinité assumée. Ils souhaitent démontrer qu’il est possible d’être homosexuel sans renoncer aux attributs traditionnellement associés au masculin. Cette transformation influence rapidement les bars, les magazines, la publicité et même le cinéma destiné au public homosexuel.
Le corps comme identité
Au cours des années 1980, cette culture de la masculinité s’intensifie. Les salles d’entraînement deviennent des lieux de socialisation importants. Les magazines spécialisés multiplient les couvertures présentant des hommes très musclés. Les sous-cultures cuir, militaire, motard et, plus tard, « bear » gagnent en visibilité. L’épidémie de VIH/sida joue également un rôle complexe.
Alors que la maladie entraîne une perte de poids importante chez de nombreux patients, certains chercheurs estiment que le corps musclé devient progressivement un symbole de santé, de vitalité et de survie. Sans expliquer à lui seul ce phénomène, ce contexte contribue à renforcer l’importance accordée à l’apparence physique dans une partie de la communauté gaie.
Parallèlement, les médias grand public diffusent une image de plus en plus uniforme de l’homme homosexuel : jeune, mince, blanc, sportif et financièrement à l’aise. Plusieurs universitaires dénoncent déjà une représentation réductrice qui invisibilise les hommes plus âgés, les personnes racisées, les hommes efféminés ou ceux qui ne correspondent pas aux standards esthétiques dominants.
Les masculinités au pluriel
C’est également durant cette période que les chercheurs commencent à remettre en question l’idée qu’il n’existerait qu’une seule manière d’être un homme.
La sociologue australienne Raewyn Connell développe le concept de « masculinité hégémonique », aujourd’hui largement utilisé dans les sciences sociales. Selon cette approche, certaines formes de masculinité sont davantage valorisées que d’autres parce qu’elles correspondent aux normes dominantes d’une société donnée : force physique, autonomie, réussite économique, contrôle des émotions ou capacité à exercer une forme de leadership.
Connell souligne que cette hiérarchie ne s’applique pas uniquement aux relations entre hommes et femmes. Elle existe aussi entre les hommes eux-mêmes, y compris dans les communautés homosexuelles. Cette idée sera reprise par plusieurs chercheurs, dont Michael Kimmel, Eric Anderson et C.J. Pascoe, qui démontrent que les normes masculines continuent d’influencer les comportements bien au-delà de l’hétérosexualité.
Internet change les règles
L’arrivée d’Internet transforme profondément ces dynamiques. Au début des années 2000, les premiers sites de rencontre permettent aux utilisateurs de préciser leurs préférences. Apparaissent alors des expressions comme « masculine only », « straight acting » ou encore « no fem ». Avec la généralisation des applications mobiles comme Grindr, Scruff ou Romeo, ces formulations deviennent encore plus visibles.
Plusieurs études publiées dans The Journal of Homosexuality, Psychology of Men & Masculinities et Sex Roles montrent que ces expressions ne relèvent pas uniquement de préférences individuelles. Elles participent aussi à la construction d’une hiérarchie symbolique où certaines formes de masculinité sont davantage valorisées que d’autres.
Cette évolution ne signifie pas que tous les hommes gays adhèrent à ces normes. Au contraire, de nombreuses voix dénoncent depuis plusieurs années les effets de ces critères sur l’estime de soi, la santé mentale et l’inclusion au sein de la communauté.
L’arrivée des réseaux sociaux marque une nouvelle étape. Instagram, TikTok et YouTube permettent à certains créateurs de contenu de bâtir une véritable marque personnelle autour de leur apparence physique, de leur mode de vie ou de leur conception de la masculinité.
Contrairement aux figures classiques du masculinisme hétérosexuel, ces influenceurs ne parlent pas nécessairement des rapports entre les hommes et les femmes. Leur discours porte davantage sur la discipline personnelle, le développement physique, la réussite professionnelle, la confiance en soi ou les relations entre hommes.
Pour les chercheurs, cette distinction est essentielle. Valoriser la musculation ou la virilité ne suffit pas à caractériser un discours masculiniste. Encore faut-il qu’il s’accompagne d’une vision idéologique de la masculinité, présentée comme supérieure, menacée ou devant être restaurée.
C’est précisément cette frontière que les spécialistes tentent aujourd’hui de mieux définir. Car si une véritable « manosphère gaie » reste difficile à identifier, les réseaux sociaux favorisent néanmoins la circulation de discours où se mêlent normes esthétiques, conservatisme culturel, quête identitaire et valorisation de certaines formes de masculinité. C’est dans cet espace ambigu que se développe un phénomène encore peu étudié, mais de plus en plus visible.
Si la valorisation de la virilité existe depuis plusieurs décennies dans certains milieux homosexuels, les réseaux sociaux ont profondément transformé sa diffusion. Instagram, TikTok, YouTube, X et les plateformes de baladodiffusion permettent désormais à des créateurs de contenu de rejoindre des centaines de milliers, voire des millions d’abonnés. Certains se présentent comme des entraîneurs, des spécialistes du développement personnel ou des commentateurs politiques. D’autres abordent les relations amoureuses, la sexualité ou le mode de vie. Tous ne partagent pas les mêmes idées, mais plusieurs contribuent à alimenter un débat sur les modèles de masculinité qui s’imposent aujourd’hui aux hommes gays.
Pour les chercheurs, une distinction fondamentale s’impose toutefois : être conservateur, promouvoir un mode de vie axé sur la performance ou valoriser une apparence masculine ne signifie pas automatiquement adhérer au masculinisme. Cette nuance est essentielle, car les réseaux sociaux favorisent souvent les raccourcis et les étiquettes.
Quand les algorithmes façonnent les modèles masculins
Les plateformes numériques ne créent pas les idéologies, mais elles jouent un rôle majeur dans leur diffusion.
Depuis plusieurs années, des chercheurs en communication démontrent que les algorithmes de recommandation privilégient les contenus qui génèrent de fortes réactions émotionnelles : admiration, indignation, colère ou fascination. Plus un utilisateur interagit avec des vidéos sur la musculation, les relations amoureuses ou la confiance en soi, plus la plateforme lui propose des contenus similaires.
Ce mécanisme peut conduire certains internautes vers des créateurs de contenu qui adoptent progressivement un discours plus idéologique. Dans le monde anglophone, plusieurs études sur YouTube ont montré que les utilisateurs peuvent passer, en quelques semaines seulement, de vidéos consacrées au conditionnement physique à des contenus sur les rôles traditionnels des hommes, la « crise de la masculinité » ou les théories de la « red pill ».
Chez les hommes gays, le phénomène semble suivre une logique comparable, même si les contenus sont adaptés à leur réalité. Les thèmes les plus populaires concernent la musculation, la discipline personnelle, la réussite financière, l’apparence physique et la confiance en soi.
La culture « masc »
L’une des expressions les plus répandues dans les espaces numériques fréquentés par les hommes gays est sans doute « masc ». Sur les applications de rencontre comme sur les réseaux sociaux, ce terme désigne généralement une présentation de soi conforme aux codes traditionnels de la masculinité : barbe, musculature, voix grave, comportement jugé viril ou pratique de sports associés au masculin. Le mot lui-même n’a rien de problématique.
Là où le débat s’intensifie, c’est lorsque cette préférence devient une norme sociale implicite. Les expressions « masc4masc », « no fem » ou « straight acting » ont été analysées dans de nombreuses recherches, notamment parce qu’elles peuvent contribuer à marginaliser les hommes plus efféminés ou ceux qui ne correspondent pas aux standards physiques dominants. Les chercheurs parlent alors de masculinité normative, plutôt que de masculinisme.
Influenceurs : trois profils bien différents
L’analyse des créateurs de contenu permet d’identifier au moins trois grandes catégories.
La première regroupe les influenceurs axés sur le mode de vie. Ils parlent principalement d’entraînement physique, d’alimentation, de productivité ou de développement personnel. Leur contenu repose davantage sur la recherche de performance que sur une idéologie politique. Plusieurs sont homosexuels, d’autres non. Leur public est souvent mixte.
La deuxième catégorie rassemble des personnalités homosexuelles conservatrices.
Aux États-Unis, le commentateur Dave Rubin s’est fait connaître par ses critiques du progressisme, des politiques identitaires et d’une partie du militantisme LGBTQ+. L’essayiste britannique Douglas Murray adopte lui aussi des positions critiques envers certaines évolutions du mouvement queer contemporain. Tous deux sont ouvertement homosexuels.
Cependant, les spécialistes évitent généralement de les qualifier de masculinistes. Leur discours relève davantage du conservatisme politique que d’une revendication de la suprématie masculine. Cette distinction est importante. Un journaliste qui présenterait systématiquement toute personnalité homosexuelle conservatrice comme masculiniste risquerait de simplifier à l’excès une réalité beaucoup plus complexe.
La troisième catégorie est plus difficile à cerner.
Elle regroupe des créateurs qui reprennent explicitement certains thèmes issus de la manosphère : hiérarchie entre les hommes, rejet de la vulnérabilité émotionnelle, valorisation de la domination, culte de la réussite matérielle ou critique des nouvelles normes de genre. Chez les hommes gays, ces discours existent, mais ils demeurent beaucoup moins nombreux et beaucoup moins structurés que dans les communautés hétérosexuelles.
L’influence indirecte d’Andrew Tate
Il serait faux de prétendre que les hommes homosexuels sont imperméables aux discours de la manosphère. Andrew Tate, par exemple, compte des millions d’abonnés dans le monde. Même si son discours vise essentiellement les hommes hétérosexuels, plusieurs de ses thèmes — discipline, réussite financière, domination de soi, culte de la force physique — circulent aujourd’hui bien au-delà de son public d’origine.
Des chercheurs observent que certains créateurs de contenu homosexuels reprennent ces éléments en les adaptant à leur propre auditoire. Le message devient alors : réussir sa carrière, développer son corps, ne jamais montrer de faiblesse, rechercher un partenaire considéré comme « alpha » ou valoriser une masculinité perçue comme traditionnelle.
Ces emprunts ne signifient pas nécessairement une adhésion à l’ensemble de l’idéologie de la manosphère. Ils témoignent plutôt de la circulation de certains codes culturels entre différents univers numériques.
La situation dans la francophonie
Dans les espaces francophones, le phénomène apparaît beaucoup plus discret. Contrairement aux États-Unis, où certains créateurs homosexuels disposent d’importantes audiences, la France, la Belgique et le Québec comptent relativement peu d’influenceurs gays dont le contenu repose explicitement sur une vision idéologique de la masculinité.
On retrouve plutôt des chroniqueurs, des youtubeurs ou des personnalités médiatiques qui expriment des opinions conservatrices sur certains enjeux liés aux identités de genre ou aux politiques d’inclusion. Leurs prises de position suscitent régulièrement des controverses, mais elles ne s’inscrivent pas nécessairement dans une logique masculiniste.
Pour plusieurs spécialistes, cette différence s’explique notamment par la taille plus réduite des communautés francophones en ligne et par une moindre structuration de la manosphère dans ces espaces linguistiques.
Et au Québec?
Au Québec, aucun mouvement comparable à celui observé aux États-Unis ne semble avoir émergé. Les débats portent davantage sur les relations entre les différentes composantes de la communauté LGBTQ+, les enjeux liés aux personnes transgenres, la liberté d’expression ou l’évolution des organismes communautaires.
Certains créateurs de contenu homosexuels critiquent ouvertement les orientations prises par une partie du militantisme contemporain. D’autres revendiquent une vision plus traditionnelle de l’homosexualité ou mettent de l’avant une esthétique très masculine.
Cependant, les chercheurs interrogés sur ces phénomènes invitent à la prudence. Les preuves demeurent insuffisantes pour parler d’une véritable « manosphère gaie » québécoise.
Ils préfèrent évoquer une combinaison de facteurs : influence des plateformes numériques, mondialisation des contenus anglophones, évolution des normes esthétiques et diversification des courants politiques au sein même des communautés LGBTQ+.
Autrement dit, si certains discours rappellent ceux de la manosphère hétérosexuelle, ils ne constituent pas nécessairement un mouvement idéologique autonome. C’est précisément cette nuance qui rend le phénomène difficile à définir et explique pourquoi les universitaires continuent d’en débattre.
Les réseaux sociaux donnent parfois l’impression qu’une nouvelle génération d’hommes gays adhère massivement à un idéal de virilité inspiré de la manosphère. Pourtant, lorsqu’on quitte l’univers des algorithmes pour celui de la recherche universitaire, le portrait apparaît beaucoup plus complexe.
Depuis une trentaine d’années, sociologues, psychologues et spécialistes des études de genre s’intéressent à la façon dont les hommes homosexuels construisent leur identité masculine. Leurs travaux convergent sur un point : les normes de la masculinité continuent d’exercer une influence importante, même dans des communautés qui ont longtemps été perçues comme remettant en question les rôles traditionnels de genre.
La masculinité hégémonique
La plupart des analyses contemporaines prennent appui sur les travaux de la sociologue australienne Raewyn Connell, dont le concept de « masculinité hégémonique » est devenu une référence dans les sciences sociales.
Selon cette théorie, toutes les formes de masculinité ne bénéficient pas du même prestige social. Une société tend à valoriser un modèle dominant — souvent associé à la force physique, à l’autonomie, au contrôle émotionnel, au leadership et à la réussite économique — tandis que d’autres formes de masculinité occupent une position plus marginale.
Cette hiérarchie ne concerne pas uniquement les hommes hétérosexuels. Au sein des communautés homosexuelles également, certains comportements, certaines apparences et certaines attitudes sont davantage valorisés que d’autres. Autrement dit, les hommes gays ne vivent pas à l’extérieur des normes sociales; ils les réinterprètent souvent à leur manière.
Une pression bien réelle
Le sociologue américain Michael Kimmel, spécialiste reconnu des masculinités contemporaines, soutient que les hommes sont constamment évalués par les autres hommes. Cette recherche permanente de reconnaissance ne disparaît pas avec l’homosexualité. Au contraire, plusieurs études montrent que certains espaces fréquentés par les hommes gays accordent une importance particulière à la musculature, à l’apparence physique, à la jeunesse et à la réussite sociale.
Des enquêtes menées au Canada, aux États-Unis, en Australie et au Royaume-Uni démontrent que cette pression peut influencer la perception du corps, l’estime personnelle et les comportements alimentaires. Les chercheurs observent notamment des taux plus élevés de dysmorphie musculaire, de troubles alimentaires et d’utilisation de produits visant à améliorer les performances physiques chez certains hommes homosexuels.
Ces résultats ne permettent évidemment pas de généraliser à l’ensemble de la population gaie, mais ils illustrent l’influence persistante des normes masculines.
Les applications de rencontre comme laboratoire social
Les plateformes comme Grindr, Scruff ou Romeo sont devenues de véritables objets de recherche. Contrairement aux réseaux sociaux traditionnels, elles permettent aux utilisateurs d’exprimer directement leurs préférences. Les expressions « masc4masc », « no fem », « discreet », « straight acting » ou encore « gym fit » sont analysées depuis plusieurs années par des sociologues qui cherchent à comprendre ce qu’elles révèlent des rapports sociaux entre hommes.
Certaines études concluent que ces formulations reproduisent des hiérarchies déjà présentes dans la société. Les hommes correspondant aux standards dominants de masculinité recevraient davantage d’attention, tandis que ceux perçus comme plus efféminés, plus âgés ou moins conformes aux critères esthétiques seraient davantage exposés au rejet.
D’autres chercheurs invitent cependant à la prudence. Ils rappellent que les préférences amoureuses relèvent aussi de la liberté individuelle et qu’il est difficile de distinguer ce qui relève du goût personnel, des normes culturelles ou des mécanismes psychologiques. Le débat demeure donc ouvert.
L’influence des médias
Les chercheurs soulignent également le rôle joué par les médias et la publicité. Depuis les années 1990, les magazines destinés aux hommes gays présentent majoritairement des corps jeunes, athlétiques et très peu diversifiés. Avec Instagram, cette tendance s’est encore accentuée.
Les influenceurs spécialisés dans le fitness diffusent quotidiennement des images mettant en scène des silhouettes particulièrement musclées, souvent accompagnées de conseils sur l’entraînement, l’alimentation ou la discipline personnelle. Pour plusieurs psychologues, cette exposition constante contribue à renforcer les comparaisons sociales. Les jeunes hommes peuvent avoir l’impression que cette apparence constitue la norme, alors qu’elle représente en réalité une minorité.
Cette pression esthétique constitue aujourd’hui l’un des principaux sujets étudiés par les chercheurs. Plusieurs travaux associent les normes masculines très rigides à une augmentation de l’anxiété, de la dépression, de l’isolement social et de l’insatisfaction corporelle. Le phénomène touche également les hommes hétérosexuels.
Cependant, chez certains hommes gays, ces difficultés peuvent s’ajouter à d’autres formes de stress déjà documentées, notamment les expériences de discrimination, l’homophobie ou le rejet familial. Les psychologues parlent parfois de « stress minoritaire », un concept développé pour expliquer les effets psychologiques de la stigmatisation vécue par les personnes appartenant à une minorité sexuelle. Lorsque ce stress s’ajoute à une forte pression liée à la performance masculine, certains individus peuvent éprouver un sentiment d’insuffisance particulièrement marqué.
Une jeunesse en quête de modèles
Les chercheurs observent aussi une évolution générationnelle. Les jeunes hommes homosexuels découvrent aujourd’hui leur identité dans un environnement numérique où les modèles sont omniprésents. Contrairement aux générations précédentes, qui trouvaient principalement leurs références dans les bars, les organismes communautaires ou les magazines spécialisés, ils construisent désormais leur identité en grande partie sur les plateformes numériques.
Les créateurs de contenu deviennent alors des modèles de réussite, parfois davantage que les institutions communautaires traditionnelles. Cette évolution explique pourquoi certains influenceurs exercent aujourd’hui une influence importante, même lorsqu’ils ne revendiquent aucun engagement politique. Leur manière de parler du corps, des relations amoureuses, du succès ou de la masculinité contribue à façonner les attentes d’une partie de leur public.
La plupart des spécialistes interrogés sur ces phénomènes refusent toutefois de parler d’un « masculinisme gai » au sens où on l’entend dans la manosphère hétérosexuelle. Ils préfèrent évoquer une pluralité de masculinités. Le sociologue britannique Eric Anderson, par exemple, estime que les sociétés occidentales connaissent depuis plusieurs années un affaiblissement progressif des modèles masculins traditionnels.
Selon lui, les jeunes générations d’hommes, qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles, disposent aujourd’hui d’une plus grande liberté pour exprimer leurs émotions et construire leur identité. D’autres chercheurs demeurent plus prudents. Ils estiment que les réseaux sociaux favorisent simultanément deux tendances opposées : une plus grande diversité des expressions de genre, mais aussi une réaffirmation de certains modèles très traditionnels de virilité.
Autrement dit, les plateformes numériques permettent autant la remise en question des normes masculines que leur renforcement.
Au terme de plusieurs décennies de recherches, une conclusion s’impose. Les hommes gays ne constituent pas un groupe homogène. Leurs conceptions de la masculinité varient selon leur âge, leur milieu social, leur culture, leur parcours personnel et leur environnement numérique. S’il existe aujourd’hui des créateurs de contenu qui reprennent certains codes de la manosphère, les chercheurs considèrent que ces discours demeurent minoritaires et ne sauraient représenter l’ensemble des hommes homosexuels.
L’enjeu principal réside peut-être ailleurs : comprendre comment les plateformes numériques redéfinissent progressivement les modèles masculins auxquels les jeunes générations sont exposées. Plus que l’émergence d’un véritable masculinisme homosexuel, c’est cette transformation silencieuse des normes de la virilité qui retient aujourd’hui l’attention de la communauté scientifique.
Le marché de la virilité : quand la masculinité devient un produit
Pendant des décennies, les débats sur la masculinité se sont concentrés sur les rapports entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui, une autre réalité attire l’attention des chercheurs : la masculinité est devenue un marché mondial. Les réseaux sociaux ne vendent plus seulement des idées. Ils vendent une image de l’homme idéal.
Dans cet univers numérique, le corps est présenté comme un projet permanent. Chaque défaut semble pouvoir être corrigé, chaque faiblesse transformée en occasion de consommation. Le jeune homme qui ouvre TikTok ou Instagram ne voit plus uniquement des influenceurs; il entre dans un écosystème où la réussite personnelle passe par l’amélioration constante de son apparence. La promesse est séduisante : devenir plus fort, plus séduisant, plus riche, plus discipliné. Mais derrière cette promesse se cache une économie extrêmement lucrative.
Les suppléments alimentaires, les protéines, les vêtements sportifs, les applications de remise en forme, les programmes de coaching, les formations en séduction, les traitements capillaires, les injections esthétiques, les interventions chirurgicales et les plateformes d’abonnement comme OnlyFans participent toutes à cette nouvelle économie de la masculinité.
Pour les spécialistes des médias numériques, cette marchandisation n’est pas propre aux hommes gays. Elle touche l’ensemble des hommes. Toutefois, certaines études suggèrent que les hommes appartenant à une minorité sexuelle sont particulièrement exposés aux pressions liées à l’apparence physique et aux standards de beauté.
Dans les années 1980, les magazines spécialisés proposaient déjà une image très uniforme de l’homme homosexuel : jeune, mince, musclé et blanc. Quarante ans plus tard, les réseaux sociaux ont poussé cette logique beaucoup plus loin. Le corps est devenu une véritable monnaie sociale. Sur Instagram, le nombre d’abonnés augmente souvent avec la visibilité du corps.
Sur TikTok, les vidéos présentant des silhouettes très musclées obtiennent fréquemment davantage d’interactions que les autres. Des travaux récents montrent que les contenus mettant en avant une forte musculature, les suppléments ou les stéroïdes génèrent un engagement particulièrement élevé, ce qui peut conduire les algorithmes à leur donner davantage de visibilité. Autrement dit, l’économie de l’attention récompense souvent les images qui correspondent déjà aux standards dominants.
Quand le fitness devient une identité
La plupart des influenceurs spécialisés dans le conditionnement physique diffusent des messages positifs sur l’exercice, l’alimentation et la santé. Mais plusieurs chercheurs observent qu’une partie du contenu dépasse progressivement le simple bien-être. La musculation devient parfois une identité. Le vocabulaire change également. On ne parle plus uniquement de santé. On parle d’optimisation. De performance. De domination. De discipline absolue. Le corps devient un indicateur de valeur sociale. Cette évolution rejoint ce que plusieurs sociologues appellent aujourd’hui la culture du looksmaxxing.
Né dans certains forums de la manosphère, ce concept désigne l’ensemble des stratégies visant à maximiser son attractivité physique : musculation intensive, soins esthétiques, chirurgie, optimisation hormonale, blanchiment des dents, traitements capillaires ou modifications du visage.
À l’origine limité à quelques communautés en ligne, ce vocabulaire circule désormais largement sur TikTok, Instagram et YouTube. Des recherches récentes montrent que ces communautés encouragent parfois des transformations corporelles extrêmes et évaluent les hommes selon une hiérarchie très rigide de l’apparence.
Les chercheurs s’intéressent aussi au rôle des applications de rencontre. Grindr, Scruff ou Romeo permettent une sélection extrêmement rapide des profils. Cette logique de consommation instantanée modifie parfois la manière dont les utilisateurs perçoivent leur propre corps.
Une étude qualitative menée auprès d’hommes appartenant à des minorités sexuelles en Australie montre que plusieurs utilisateurs décrivent les applications comme des espaces où ils ont l’impression de « vendre leur corps », ce qui favorise les comparaisons sociales et les préoccupations liées à l’image corporelle.
D’autres travaux réalisés en Espagne soulignent que les applications contribuent à reproduire certaines normes de masculinité, tout en montrant que de nombreux utilisateurs contestent ces standards et cherchent à les redéfinir. Autrement dit, ces plateformes ne créent pas les normes masculines; elles les rendent visibles et accélèrent leur diffusion.
Le paradoxe LGBTQ+
L’un des constats les plus fascinants de cette enquête est sans doute le suivant. Le mouvement LGBTQ+ s’est historiquement construit autour de la diversité des identités, des corps et des expressions de genre. Pourtant, certains espaces numériques fréquentés par des hommes gays semblent valoriser un idéal de plus en plus homogène : jeunesse, musculature, performance physique, réussite économique et maîtrise de soi.
Ce paradoxe ne signifie pas que la communauté homosexuelle devient masculiniste. Il montre plutôt que les mêmes forces économiques, culturelles et algorithmiques qui influencent l’ensemble de la société touchent également les hommes gays.
Au terme de cette enquête, une conclusion s’impose. Il n’existe pas aujourd’hui de preuves démontrant l’existence d’une « manosphère gaie » structurée comparable aux réseaux masculinistes hétérosexuels. Les chercheurs parlent davantage d’un croisement entre plusieurs phénomènes : la valorisation de certaines formes de virilité, l’économie de l’influence, la pression esthétique, les algorithmes des plateformes et les transformations contemporaines des masculinités.
Le véritable enjeu dépasse donc largement la seule communauté homosexuelle. Il concerne une génération entière d’hommes qui construit désormais son identité dans un environnement où les plateformes numériques ne se contentent plus de refléter les modèles masculins : elles contribuent activement à les sélectionner, à les amplifier et à les transformer.
Les chercheurs ne cherchent plus seulement à comprendre ce qu’est la masculinité. Ils tentent désormais de savoir qui la définit. Jadis façonnée par la famille, l’école ou les médias traditionnels, elle est aujourd’hui de plus en plus influencée par des algorithmes, des plateformes commerciales et une économie de l’attention où la visibilité est souvent récompensée davantage que la nuance. Cette évolution ne concerne pas uniquement les hommes hétérosexuels ou les hommes gays; elle transforme, à des degrés divers, la manière dont toute une génération d’hommes apprend à se définir.
Sources et références
Les analyses présentées dans ce dossier s’appuient sur des ouvrages universitaires, des recherches en sociologie, en psychologie et en études de genre portant sur les masculinités, les communautés homosexuelles et l’influence des médias numériques.
Ouvrages de référence
George Chauncey
Gay New York: Gender, Urban Culture, and the Making of the Gay Male World, 1890-1940.
Basic Books, 1994.
Raewyn Connell
Masculinities.
University of California Press, 2e édition, 2005.
Raewyn Connell et James W. Messerschmidt
« Hegemonic Masculinity: Rethinking the Concept ».
Gender & Society, vol. 19, no 6, 2005.
Michael S. Kimmel
Guyland: The Perilous World Where Boys Become Men.
HarperCollins, 2008.
Michael S. Kimmel
Angry White Men: American Masculinity at the End of an Era.
Nation Books, 2013.
Michael S. Kimmel
The Gendered Society.
Oxford University Press, plusieurs éditions.
Michael S. Kimmel, Jeff Hearn et Raewyn Connell (dir.)
Handbook of Studies on Men and Masculinities.
SAGE Publications, 2005.
Martin P. Levine et Michael S. Kimmel
Gay Macho: The Life and Death of the Homosexual Clone.
New York University Press, 1998.
Tim Edwards
« Queering the Pitch? Gay Masculinities », dans Handbook of Studies on Men and Masculinities.
SAGE Publications, 2005.
Eric Anderson
Inclusive Masculinity: The Changing Nature of Masculinities.
Routledge, 2009.
Jane Ward
Not Gay: Sex Between Straight White Men.
New York University Press, 2015.
C.J. Pascoe
Dude, You’re a Fag: Masculinity and Sexuality in High School.
University of California Press, 2007.
Revues scientifiques consultées
- Journal of Homosexuality
- Psychology of Men & Masculinities
- Men and Masculinities
- Gender & Society
- Sex Roles
- Archives of Sexual Behavior
- Culture, Health & Sexuality
- Sociology of Health & Illness
Thèmes de recherche abordés
Les recherches citées portent notamment sur :
- les masculinités hégémoniques;
- les normes de virilité chez les hommes homosexuels;
- l’histoire des communautés gaies après Stonewall;
- la culture du « clone de Castro »;
- les effets des applications de rencontre sur les normes esthétiques;
- la pression corporelle chez les hommes appartenant à des minorités sexuelles;
- les réseaux sociaux et la construction des identités masculines;
- les communautés numériques de la manosphère;
- la santé mentale et le stress minoritaire;
- la diversité des masculinités contemporaines.
À noter
Le terme « masculinisme gai » ne fait pas l’objet d’un consensus dans la littérature scientifique. La majorité des chercheurs préfèrent parler de masculinités gaies, de normes de virilité, de masculinité hégémonique ou de convergences avec certains discours issus de la manosphère, plutôt que d’un mouvement homosexuel masculiniste structuré.
Note méthodologique
Cette enquête repose sur une revue de la littérature scientifique consacrée aux masculinités, aux communautés homosexuelles, aux médias numériques et aux réseaux sociaux. Les ouvrages et articles consultés proviennent principalement des domaines de la sociologie, de la psychologie, des études de genre et des sciences de la communication.
Le terme « masculinisme gai » ne fait pas consensus dans la recherche universitaire. À ce jour, aucune étude ne démontre l’existence d’un mouvement homosexuel masculiniste structuré, comparable à la manosphère hétérosexuelle. Les chercheurs privilégient généralement des notions telles que masculinité hégémonique, masculinités gaies, normes de virilité, culture « masc » ou conservatisme gai, selon les contextes étudiés.
Les personnalités publiques mentionnées dans ce dossier ne sont pas présentées comme appartenant à un mouvement masculiniste, mais comme des exemples de créateurs de contenu, de commentateurs ou de figures médiatiques ayant participé aux débats contemporains sur la masculinité, les identités sexuelles ou les enjeux LGBTQ+. Leur inclusion vise à illustrer la diversité des discours observés dans l’espace public et ne constitue pas une qualification idéologique.
Enfin, cette enquête distingue clairement les préférences individuelles, les opinions politiques, les normes esthétiques et les idéologies. Valoriser une apparence masculine, pratiquer la musculation, exprimer des opinions conservatrices ou remettre en question certaines orientations du militantisme LGBTQ+ ne suffit pas, en soi, à qualifier une personne de masculiniste. L’objectif de ce dossier est d’explorer les transformations contemporaines des modèles de masculinité à partir des connaissances scientifiques actuellement disponibles, sans chercher à établir des généralisations ou des amalgames.
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