Canada et Europe : l’heure d’un nouvel axe stratégique

Roger-Luc Chayer Journaliste, musicien et éditeur de Gay Globe Média. Fort de plus de 30 ans d’expérience, il se démarque par une écriture précise et un engagement constant envers les communautés LGBTQ+. Ancien président de l’Association canadienne des journalistes (section Montréal) et récipiendaire de la médaille du Jubilé de la Reine, il allie rigueur, analyse et sensibilité dans son traitement de l’information.
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Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)

Un grand moment historique s’est produit hier pour le Canada et l’Europe. Pour la première fois de l’histoire, le Canada et l’Europe a été invité par la présidente de la Commission européenne, Madame Ursula von der Leyen, lors de son discours sur l’état de l’Union européenne, à ouvrir la porte à un statut de membre associé de l’Union. Un pied de nez incroyable à l’endroit des États-Unis qui, il y a à peine quelques semaines, voulaient retirer au Canada son droit de signer des ententes et des traités internationaux sans l’accord des États-Unis.

Si cette proposition de l’Union européenne est acceptée par le Canada et se concrétise, un nouveau modèle de partenariat économique et stratégique mondial pourrait émerger de cette initiative. Mais qu’est-ce que cela implique pour le Canada, pour l’Union européenne et pour les États-Unis?

Canada-Europe : ce que pourrait changer une association historique avec l’Union européenne

L’invitation lancée par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, au Canada pour devenir le premier membre associé de l’Union européenne pourrait marquer un tournant majeur dans les relations internationales du pays. Et le discours prononcé par le premier ministre Mark Carney devant le Parlement européen vient donner une dimension beaucoup plus concrète à cette nouvelle relation.

Il faut toutefois être précis : le Canada ne devient pas membre de l’Union européenne. Le statut de membre associé n’existe pas encore dans les traités européens et ses modalités devront être négociées et approuvées. Il s’agit donc, pour le moment, d’une proposition politique majeure qui pourrait mener à la création d’un nouveau modèle de partenariat entre un pays non européen et l’UE.

Le Canada et l’Europe disposent déjà de l’Accord économique et commercial global, l’AECG, mais Mark Carney et Ursula von der Leyen veulent maintenant aller beaucoup plus loin. Dans son discours, Carney a présenté le Canada et l’Europe comme des partenaires naturels partageant des valeurs communes, notamment la démocratie, l’État de droit et la protection de la dignité humaine.

L’objectif serait de construire une alliance couvrant des secteurs considérés comme stratégiques pour l’avenir des deux côtés de l’Atlantique. Les minéraux critiques, l’énergie, la défense, l’intelligence artificielle, l’informatique avancée, l’espace, les services financiers, les paiements et le commerce numérique font déjà partie des domaines identifiés par Ottawa et Bruxelles. Les deux parties souhaitent également développer davantage leurs échanges dans les services et faciliter les liens entre leurs populations.

Pour le Canada, l’enjeu est considérable. Une relation économique beaucoup plus étroite avec l’Europe offrirait de nouveaux débouchés aux entreprises canadiennes et pourrait accélérer la diversification des échanges commerciaux.

Les ressources canadiennes pourraient devenir un atout

Le Canada possède des ressources dont l’Europe cherche précisément à sécuriser l’approvisionnement : lithium, nickel, cobalt, uranium et autres minéraux critiques, sans oublier l’énergie. Une coopération renforcée pourrait donc favoriser des investissements européens dans les secteurs miniers, énergétiques et industriels canadiens. Elle pourrait également permettre au Canada de développer davantage les chaînes de valeur sur son propre territoire plutôt que de se limiter à exporter des ressources brutes.

L’énergie constitue également un secteur important. Carney a évoqué la possibilité pour le Canada de contribuer davantage à la sécurité énergétique européenne, notamment grâce à ses capacités énergétiques et au développement de nouvelles infrastructures.

L’autre dimension particulièrement importante concerne la défense. Le Canada et plusieurs pays européens sont déjà alliés au sein de l’OTAN, mais une relation institutionnelle beaucoup plus étroite avec l’Union européenne pourrait permettre de développer davantage de projets industriels communs.

Le gouvernement canadien parle notamment de capacités industrielles de défense, tandis que von der Leyen a proposé d’intégrer davantage les bases industrielles européennes et canadiennes. Le Canada participe déjà au programme européen SAFE consacré aux investissements dans la défense. L’Arctique pourrait également devenir un projet commun majeur. Le Canada possède une position géographique stratégique dans le Grand Nord, alors que l’Europe cherche à renforcer ses capacités dans cette région appelée à prendre une importance croissante sur les plans économique, énergétique et sécuritaire.

Une nouvelle porte pour la technologie

L’intelligence artificielle, l’informatique avancée, l’informatique quantique, la cybersécurité et l’espace figurent également parmi les secteurs susceptibles de bénéficier de cette nouvelle alliance. Pour les entreprises et les chercheurs canadiens, un rapprochement avec l’Europe pourrait signifier davantage d’accès à des programmes de recherche, à des capitaux, à des infrastructures technologiques et à des marchés. Le gouvernement canadien présente d’ailleurs cette coopération comme un moyen d’accroître la résilience et l’autonomie stratégique du pays.

Pour les Canadiens eux-mêmes?

L’association pourrait éventuellement avoir des conséquences beaucoup plus concrètes dans la vie quotidienne. Ottawa et Bruxelles souhaitent renforcer les liens entre leurs populations et donner davantage de possibilités aux citoyens de voyager, d’étudier et de travailler de part et d’autre de l’Atlantique.

Cela ne signifie toutefois pas que les Canadiens bénéficieraient automatiquement de la libre circulation européenne. Ce serait l’un des nombreux éléments à négocier dans la définition du futur statut de membre associé. La question sera donc de savoir jusqu’où cette association pourrait aller sans transformer le Canada en membre de l’Union européenne.

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants du projet. Mark Carney présente le rapprochement avec l’Europe non pas comme un abandon de souveraineté, mais comme une façon de renforcer la capacité du Canada à agir de façon indépendante dans un monde de plus en plus fragmenté. L’idée est relativement simple : plus le Canada dispose de partenaires économiques, technologiques, énergétiques et militaires solides, moins il dépend d’un seul partenaire.

La réaction extrême des États-Unis

Le rapprochement Canada-Europe intervient évidemment dans un contexte de tensions commerciales et politiques avec Washington alors que Trump réalise que tout ce qu’il a tenté de faire à l’encontre du Canada ne fonctionne tout simplement pas et se retourne contre les américains eux-mêmes.

Donald Trump a déjà critiqué la proposition européenne et menacé l’Union européenne, encore une fois, de conséquences commerciales si elle allait de l’avant et ce, malgré la signature récente d’un accord commercial qui était supposé prévenir de futures sanctions. On le sait déjà, tout ce que signe le président des États-Unis a une durée de vie très limités allant de quelques heures à quelques mois.

Carney, pour sa part, insiste sur le fait que le Canada cherche à renforcer sa souveraineté et ses partenariats, plutôt qu’à construire une alliance dirigée contre les États-Unis. Von der Leyen a elle-même présenté le projet comme une association destinée à renforcer les capacités communes et non comme une initiative dirigée contre un autre pays.

Le paradoxe est évident : plus le Canada cherche à diversifier ses alliances, plus cette diversification peut devenir elle-même un enjeu géopolitique majeur. Le véritable défi commence maintenant.

L’Union européenne n’a jamais eu de catégorie générale de membre associé comparable à celle proposée pour le Canada. Il faudra donc déterminer quels seraient les droits du Canada, quelles seraient ses obligations, quels programmes européens lui seraient accessibles et jusqu’à quel niveau son économie pourrait être intégrée au marché européen. Le sommet Canada-Union européenne prévu à Montréal en octobre devrait constituer une étape importante dans cette discussion.

Si les négociations aboutissent, le Canada pourrait devenir le premier pays non européen à établir avec l’Union une relation institutionnelle d’une telle profondeur. Ce ne serait donc pas une adhésion du Canada à l’Europe.

Ce serait quelque chose de différent : la création d’un nouveau modèle de partenariat entre l’Amérique du Nord et l’Europe, fondé sur le commerce, mais aussi sur la défense, l’énergie, les technologies, les ressources naturelles et une volonté commune de renforcer leur autonomie stratégique.

Europe et Canada : des reconnaissances sociales similaires

Parmi les secteurs de la société civile des deux côtés de l’Atlantique qui pourraient tirer des bénéfices importants de cette association, les minorités sexuelles, notamment les communautés LGBT, occupent une place particulière. Il en va également des minorités sociales en général. Le Canada et l’Union européenne partagent déjà un cadre de droits et de reconnaissance juridique relativement proche sur plusieurs de ces enjeux.

Un rapprochement institutionnel plus étroit pourrait donc favoriser une meilleure protection des droits, une harmonisation de certaines normes et, surtout, offrir des garanties supplémentaires aux personnes concernées. Dans un contexte où les protections et les droits peuvent évoluer différemment aux États-Unis, le Canada pourrait ainsi consolider ses propres acquis en s’appuyant davantage sur un partenaire européen dont les cadres juridiques reposent largement sur les mêmes principes de protection des droits et des libertés.

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