Tennis Canada refuse l’accréditation de Gay Globe : la diversité médiatique a-t-elle ses limites ?

Tennis

Gérald Henri Vuillien et Roger-Luc Chayer (Image : Tennis Canada)

« Nous devons prioriser les grands médias canadiens et internationaux. »

Voilà qu’en une seule phrase, Tennis Canada résume sa vision du pluralisme médiatique.

Sur le terrain, l’organisme multiplie les campagnes sur l’équité, l’inclusion et la diversité. Son programme Jeu. Set. Équité. est présenté comme une initiative phare pour favoriser une pratique plus inclusive du tennis, notamment auprès des femmes et des filles. On met également en avant différents engagements visant à améliorer l’accessibilité et la participation de tous. Ces initiatives sont louables et nous rassurent. Mais lorsqu’il est question d’accès à l’information, le discours ne résiste plus à l’épreuve des faits.

Le 14 juillet 2026, ma demande d’accréditation pour couvrir l’Omnium Banque Nationale présenté par Rogers a été refusée. La raison invoquée : des espaces limités, mais quelques lignes plus loin venait toutefois la véritable explication : les places disponibles devaient être réservées aux grands médias canadiens et internationaux. Autrement dit, les médias communautaires et indépendants passent après. Voilà la réalité de la politique d’inclusion et de diversité prônée à grand renfort d’espaces publicitaires.

Depuis 28 ans, Gay Globe couvre les enjeux touchant les communautés LGBTQ+, sa démarche ne vise pas à obtenir un privilège ou un traitement de faveur, elle s’inscrit dans une mission, dans son ADN : faire un travail journalistique que peu de grands médias accomplissent de façon constante. Gay Globe raconte le quotidien d’une communauté qui doit encore se battre puisque rien n’est définitivement acquis, d’une minorité qui, bien souvent, ne trouve pas sa place ailleurs. Pourtant, au moment où se décide qui aura accès aux conférences de presse, aux athlètes et aux dirigeants, cette voix est jugée moins importante. Cette situation dépasse largement mon cas personnel**,** ce n’est pas une affaire d’ego. Elle illustre un problème endémique**,** qui est l’accès à l’information de plus en plus réservé aux grandes entreprises médiatiques « hétéronormées », tandis que les médias spécialisés, régionaux et communautaires sont progressivement écartés. Le paradoxe est frappant** :** c’est un peu David contre Goliath.

On célèbre la diversité dans les campagnes de communication, on affiche des drapeaux arc-en-ciel, on publie des communiqués sur l’inclusion, on rappelle l’importance de représenter toutes les communautés**,** et c’est une bonne chose**,** reconnaissons-le. Mais lorsqu’il faut partager l’espace dans une salle de presse, cette diversité semble soudainement avoir des limites. Une véritable politique d’inclusion ne devrait pas s’arrêter aux terrains de tennis ni aux campagnes promotionnelles. Elle devrait également reconnaître la diversité des voix journalistiques qui documentent la société.

La Banque Nationale, partenaire majeur du tournoi, met, elle aussi, en avant plusieurs initiatives pour promouvoir l’équité, notamment avec sa campagne À bas l’inégalité. Ces engagements contribuent à faire évoluer le sport dans la bonne direction et nous ne pouvons qu’applaudir de telles initiatives. Cependant, cette volonté d’ouverture rencontre ses limites**,** elle ne semble pas s’étendre au pluralisme médiatique. Or, la diversité ne concerne pas uniquement les athlètes, les employés ou les spectateurs**,**
elle concerne aussi celles et ceux qui racontent l’actualité. Un média ne devrait pas être évalué uniquement selon la taille de son lectorat ou la puissance de son groupe propriétaire, car sa valeur réside aussi dans la communauté qu’il représente.

Les grands réseaux couvriront les résultats, les statistiques et les vedettes du tournoi. C’est leur rôle, mais qui parlera des réalités vécues par les communautés LGBTQ+ dans le sport ? Qui posera ces questions ? Qui donnera la parole à celles et ceux qui demeurent souvent absents des grands reportages ? C’est précisément la mission des médias spécialisés, en privilégiant presque exclusivement les grands groupes nationaux et internationaux, Tennis Canada envoie un message difficile à ignorer : certaines voix méritent d’être entendues plus que d’autres.

Pour un organisme qui affirme faire de l’équité une valeur fondamentale, cette contradiction soulève des questions légitimes. Une démocratie vivante repose sur un véritable pluralisme médiatique. Elle ne peut dépendre uniquement de quelques grands conglomérats médiatiques. Les médias indépendants, communautaires et spécialisés jouent un rôle essentiel en offrant d’autres regards, d’autres préoccupations et d’autres réalités.

Le refus qui m’a été opposé dépasse donc largement une simple demande d’accréditation,** il soulève une question de principe.

Comment Tennis Canada peut-il concilier ses engagements publics en matière de diversité avec une politique d’accréditation qui privilégie presque exclusivement les grands médias ?

Combien de médias communautaires ou indépendants ont obtenu une accréditation pour l’édition 2026 de l’Omnium Banque Nationale ?

Quels critères objectifs sont utilisés pour départager les demandes lorsque les places sont limitées ?

Existe-t-il une politique visant à assurer une représentation minimale des médias desservant les communautés marginalisées ?

Ces questions méritent des réponses claires**,** parce que la diversité ne devrait jamais être un simple argument de marketing,** elle devrait aussi se refléter dans les salles de presse.

Les journalistes indépendants ne demandent pas un privilège**,** ils demandent simplement que le droit d’informer ne soit pas réservé aux plus puissants.

La liberté de la presse ne se mesure pas au nombre d’exemplaires imprimés ni au volume d’audience**,** elle se mesure à la capacité de toutes les voix de participer au débat public.

La Charte canadienne et la liberté de la presse : le refus de Tennis Canada soulève un véritable enjeu démocratique

Roger-Luc Chayer

La décision de Tennis Canada de refuser l’accréditation du média Gay Globe pour couvrir l’Omnium Banque Nationale présenté par Rogers dépasse largement le cadre d’un simple refus administratif. Elle soulève une question fondamentale sur le pluralisme médiatique, la liberté de la presse et l’accès à l’information dans une société démocratique.

Au Canada, la Charte canadienne des droits et libertés, intégrée à la Loi constitutionnelle de 1982, reconnaît expressément la liberté de la presse parmi les libertés fondamentales. L’article 2(b) prévoit que :

« Chacun a les libertés fondamentales suivantes : […] liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication. »

Cette disposition constitutionnelle ne protège pas uniquement le droit des journalistes d’écrire librement. Elle vise également à préserver un environnement où une pluralité de médias peut informer la population et contribuer au débat public.

Dans le cas de Gay Globe, il ne s’agit pas simplement d’un journaliste auquel on refuse l’accès à un tournoi de tennis. Depuis près de trois décennies, ce média couvre les enjeux touchant les communautés LGBTQ+, les droits de la personne, les questions de diversité et les réalités souvent absentes des grands réseaux nationaux. Son exclusion prive ainsi une partie du public d’une couverture journalistique différente, spécialisée et représentative de communautés qui demeurent encore sous-représentées dans plusieurs médias généralistes.

Sur le plan strictement juridique, Tennis Canada n’est pas un organisme gouvernemental et la Charte canadienne des droits et libertés ne s’applique pas automatiquement à toutes les décisions prises par des organisations privées. En conséquence, le refus d’une accréditation ne constitue pas, en soi, une violation de la Charte. Toutefois, lorsque cette décision est motivée par une volonté affichée de réserver les places disponibles aux « grands médias canadiens et internationaux », elle soulève un débat beaucoup plus large sur le pluralisme médiatique et l’équité dans l’accès à l’information.

Cette réflexion est d’autant plus pertinente que Tennis Canada met de l’avant, dans ses communications publiques, des valeurs d’équité, d’inclusion et de diversité. Son programme Jeu. Set. Équité. affirme vouloir favoriser un environnement plus représentatif et accessible. La Banque Nationale, principal partenaire du tournoi, multiplie également les initiatives en faveur de l’égalité et de la diversité.

Or, la diversité ne devrait pas uniquement concerner les athlètes, les employés ou les spectateurs. Elle devrait aussi englober les médias qui racontent ces événements et donnent la parole aux différentes composantes de la société. Une politique d’inclusion qui ne s’applique qu’aux campagnes publicitaires, mais qui exclut de facto les médias communautaires, les médias spécialisés ou les médias indépendants de l’accès aux événements qu’ils souhaitent couvrir, risque d’apparaître contradictoire avec les valeurs qu’elle prétend promouvoir.

La Cour suprême du Canada a d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises que la liberté de la presse joue un rôle essentiel dans le fonctionnement d’une démocratie. Elle contribue à la circulation des idées, à la reddition de comptes des institutions et au droit du public de recevoir une information diversifiée. Sans une réelle pluralité de voix journalistiques, le débat public s’appauvrit inévitablement.

Le refus opposé à Gay Globe pose donc une question qui dépasse largement un simple dossier d’accréditation : comment une organisation qui affirme défendre l’équité et la diversité peut-elle justifier une politique qui privilégie presque exclusivement les plus grands groupes médiatiques au détriment de médias spécialisés représentant des communautés souvent marginalisées ?

La Charte canadienne des droits et libertés ne garantit pas qu’un journaliste obtiendra systématiquement une accréditation. En revanche, elle rappelle que la liberté de la presse constitue l’un des fondements de notre démocratie. À une époque où la concentration des médias s’accentue et où les salles de rédaction indépendantes disparaissent progressivement, les organisations qui contrôlent l’accès à l’information portent une responsabilité particulière. Favoriser le pluralisme médiatique ne relève pas seulement d’un choix organisationnel : c’est aussi contribuer à l’esprit même des valeurs démocratiques que la Charte cherche à protéger.

À propos de Gay Globe

Fondé à Montréal en 1998, Gay Globe est l’un des plus anciens médias LGBTQ+ indépendants du Canada. D’abord publié sous le nom de Revue Le Point, le magazine est devenu au fil des ans une référence en matière d’actualité, d’enquêtes, d’analyses et de reportages consacrés aux réalités des communautés LGBTQ+, aux droits de la personne, à la santé, à la culture et aux enjeux sociaux. Toutes ses éditions sont déposées auprès des bibliothèques nationales du Québec et du Canada.

Publié gratuitement en version imprimée, numérique et sur Gayglobe.net, Gay Globe privilégie un journalisme indépendant, fondé sur la rigueur, l’exactitude des faits et la défense du pluralisme médiatique. Sa mission est de donner une voix aux communautés souvent sous-représentées dans les grands médias et de traiter de sujets qui touchent directement les personnes LGBTQ+, leurs familles et leurs alliés.

Depuis plus de vingt-cinq ans, Gay Globe a publié des milliers d’articles, d’entrevues et de dossiers spéciaux portant notamment sur les droits LGBTQ+, la prévention du VIH/sida, la recherche médicale, la politique, la culture, les arts et les enjeux internationaux. Le média est également reconnu pour ses enquêtes journalistiques, ses analyses de fond et sa couverture de l’actualité canadienne et internationale.

Le Groupe Gay Globe Média réunit également plusieurs plateformes spécialisées, dont Gay Globe TV, offrant une couverture multimédia et des contenus exclusifs destinés aux communautés LGBTQ+ au Québec, au Canada et à l’international.

Sous la direction du journaliste Roger-Luc Chayer, Gay Globe poursuit une mission simple : informer avec indépendance, défendre la liberté de la presse et contribuer à une société plus inclusive en donnant la parole à celles et ceux qui sont trop souvent oubliés.

NDLR: Notre article a été envoyé à Tennis Canada et à la Banque Nationale pour commentaires.

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