Pierre Del Vescovo et l’école française du cor : souvenir d’un grand corniste

Del Vescovo

Roger-Luc Chayer (Photo : Pierre Del Vescovo – Source inconnue)

Un grand corniste s’en est allé

Un grand corniste s’en est allé vers de meilleurs cieux, et son histoire a toujours précédé la mienne jusqu’à ce que je le rencontre enfin en personne en 1991, alors qu’il m’avait invité à travailler avec lui à l’Orchestre national du Capitole de Toulouse pour la création de l’opéra Elektra de Strauss.

L’un des derniers grands cornistes de l’école française du cor — qui n’a rien à voir avec le cor tel qu’on le connaît en Amérique ou dans le reste de l’Europe —, Pierre en était un ardent défenseur et savait redonner sa fierté à un instrument dont l’interprétation avait été complètement oblitérée par l’école anglo-saxonne que l’on connaît aujourd’hui.


Qu’est-ce que l’école française du cor

L’école française du cor désigne une tradition d’enseignement et d’interprétation du cor d’harmonie développée principalement au Conservatoire de Paris à partir du XIXᵉ siècle. Elle s’est imposée comme une véritable esthétique musicale, avec une manière particulière de jouer, un type d’instrument spécifique et une conception sonore distincte de celle qui s’est développée en Allemagne, en Angleterre ou en Amérique du Nord.

Au cœur de cette école se trouve d’abord une recherche de clarté et d’élégance du timbre. Le son recherché est généralement plus léger, plus lumineux et plus chantant que celui de l’école germanique ou anglo-saxonne, qui privilégie souvent un son plus large et plus puissant. La tradition française valorise la précision de l’attaque, la souplesse des phrases et une articulation très nette, souvent comparée à celle de la voix.

L’école française s’appuie aussi historiquement sur un type de cor particulier, souvent plus étroit de perce et parfois équipé d’un système de pistons différent de celui du cor double allemand moderne. Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, de nombreux cornistes français utilisaient des cors simples en fa ou en mi♭, alors que l’école allemande popularisait le cor double fa/si♭, plus puissant et plus stable dans les registres extrêmes.

Un autre élément caractéristique est l’usage raffiné de la main dans le pavillon, technique héritée du cor naturel. Cette technique permet de modifier subtilement la couleur du son et de corriger l’intonation, ce qui donne à la tradition française une palette expressive très particulière.


Un héritage transmis par le Conservatoire de Nice

Personnellement, comme corniste, j’ai eu la chance d’avoir un professeur qui entretenait une grande amitié avec Pierre : Monsieur Paul Warin, du Conservatoire national de Nice. C’est grâce à lui que j’ai pu obtenir un premier prix de cor en 1991 et devenir l’un des successeurs de l’école française du cor, que j’enseigne encore aujourd’hui.

J’utilise toutefois un autre terme, que je considère plus approprié : celui de cor lyrique, de cor chanté, qui se distingue complètement du cor anglo-saxon.


Pierre Del Vescovo : figure majeure de l’école française du cor

Né à Nice, en France, il se forme dans la grande tradition des classes de cor françaises, notamment liées au Conservatoire de Paris, où s’est construite l’esthétique du cor lyrique et chantant propre à cette école. Très tôt remarqué pour la finesse de son jeu et la qualité de son phrasé, il mène une carrière à la fois orchestrale et pédagogique.

Au cours de sa carrière, il occupe notamment le poste de cor solo à l’Orchestre symphonique de Montréal, où il contribue à faire rayonner la tradition française du cor en Amérique du Nord. Il est également associé à l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, participant à de nombreuses productions lyriques et symphoniques. Dans ces ensembles, il se distingue par un style fidèle à l’école française : un son clair, souple et expressif, privilégiant la musicalité et la ligne vocale plutôt que la puissance brute.

Parallèlement à sa carrière d’interprète, Pierre Del Vescovo joue un rôle important dans la transmission de la tradition française du cor, influençant plusieurs générations de cornistes. À une époque où la pratique du cor tend à s’uniformiser sous l’influence de l’école anglo-saxonne, il demeure l’un des défenseurs de cette esthétique particulière, héritée de la grande tradition française.


Ma rencontre avec Pierre Del Vescovo

Je n’ai su que tout récemment qu’il était né à Nice, où j’ai fait mon conservatoire et où j’ai travaillé à l’Orchestre philharmonique ainsi qu’à l’Orchestre de l’Opéra. J’avais entendu parler de lui alors qu’il était soliste à l’Orchestre symphonique de Montréal, quand j’étais adolescent, mais je n’aurais jamais cru qu’en 1992, à peine de retour à Montréal après mes dix années passées à Nice, il demanderait au régisseur de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse de me contacter pour m’offrir un contrat de plusieurs semaines pour la création de l’opéra Elektra de Strauss, sous la direction de l’un des plus grands chefs d’orchestre de l’époque, Michel Plasson et pour représenter l’orchestre aux Victoires de la musique classique à Paris.

J’ai évidemment accepté.

Toulouse

Roger-Luc Chayer au double pupitre de cor et de tube wagnérien à l’Orchestre national du Capitole de Toulouse en 1991

Cor et tube wagnérien à l’Orchestre du Capitole de Toulouse

Roger-Luc Chayer au double pupitre de cor et de tube wagnérien à l’Orchestre national du Capitole de Toulouse en 1991.

Mon poste consistait alors à être corniste et, à la fin de la partition d’Elektra, je changeais d’instrument pour prendre le pupitre de tube wagnérien, un instrument de la mort qui, dans les œuvres allemandes ou autrichiennes, est souvent associé au drame en raison de sa sonorité sombre, presque toujours liée à la mort ou à la fin de quelque chose. Seuls les cornistes peuvent jouer de cet instrument.


Un souvenir personnel

Pierre m’avait reçu avec beaucoup d’enthousiasme, sachant que je venais d’obtenir un premier prix de cor dans la classe de son grand ami Paul Warin à Nice. Et moi, discrètement, tout au long de mon séjour avec l’orchestre, tant à Toulouse qu’à Paris, je l’observais du coin de l’œil — non pas pour apprendre ses techniques, mais bien pour me rappeler, au quotidien, que j’étais assis au même pupitre que Pierre Del Vescovo, qui s’est éteint le 30 juillet 2021.

Je pensais qu’il était important de vous en parler.

ON PEUT ÉCOUTER PIERRE DEL VESCOVO:

MOZART W.A. Concerto pour Cor n° 1 – Pierre Del Vescovo – Orchestre J.F. Paillard

MOZART W.A. Concerto pour Cor n° 3 – Pierre Del Vescovo – Orchestre J.F. Paillard

Larghetto d’Emmanuel Chabrier – Del Vescovo – Orchestre National du Capitole de Toulouse – Michel plasson

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