QUAND J’EN AURAI FINI AVEC TOI (11)

Jean-Philippe Bernié

— Berthier ? Vous êtes sûre ?
— Absolument, oui.
Eric remercia Christine et ressortit de la bibliothèque, puis hésita
quelques instants. Autant battre le fer tant qu’il est chaud, décidat-
il avant de remonter les escaliers quatre à quatre. Il mettait un
point d’honneur à ne jamais prendre l’ascenseur.
Quelques instants plus tard, il entra, un peu essoufflé, dans le bureau
de Michel Berthier. Ce dernier, loupe à la main, examinait un
ouvrage ouvert devant lui.
— Avez-vous déjà trouvé un accord avec Claire sur les royalties ?
s’exclama-t-il quand il le vit. Ça a été rapide !
— Pas vraiment. En fait, je viens vous voir à cause de ça.
Il tendit la lettre anonyme à Michel et ajouta, d’un ton neutre :
— Christine Verlanges m’a dit que vous aviez emprunté sa thèse.
Michel examina la lettre puis la posa devant lui.
— Ferme la porte et assieds-toi.
Eric obéit et le regarda d’un air interrogateur.
— J’ai reçu il y a quelques jours une missive de la même nature,
mais qui précisait où il fallait que je cherche.
Il ouvrit un tiroir et tendit sa propre lettre à Eric.
— Regardez les photos… Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda
Eric en la lui rendant.
Michel posa sa lettre à côté de celle d’Eric et murmura :
— Même papier, mêmes caractères manuscrits… même origine !
Ta lettre était dans une enveloppe ?
— Euh, oui, une enveloppe sans aucune marque distinctive, avec
mon nom en capitales…
Michel replia ses lunettes.
— Le sujet de thèse de notre amie Claire portait sur le pétrole.
D’après ce que j’en ai compris, quand on extrait du pétrole d’un
puits, on ajoute de l’eau au gisement pour maintenir la pression.
Inévitablement, une partie de cette eau est repompée sous forme
de très fines gouttelettes, qu’il faut regrouper en grosses gouttes
pour les enlever du pétrole avant le raffinage. Claire essayait diverses
méthodes pour faire grossir ses gouttes d’eau. Voici les
photos des gouttes en question.
Il tourna la thèse vers Eric et ce dernier découvrit des photos de
quelque chose qui ressemblait à des bulles de savon. Il examina
les clichés quelques instants.
— Photo avant traitement et après traitement. Les gouttes après
sont nettement plus grosses que celles avant. Donc ça a réussi ?
Elle cherchait à les faire grossir, non ?
— Exact. Plus les gouttes grossissaient, plus son travail était réussi.
Or, elle se servait de ces photos pour en mesurer la taille. Maintenant,
regarde ici, photo avant traitement. Dans le coin, sous cette
petite goutte.
— Il y a une espèce de croissant noir tarabiscoté…
— C’est une impureté, le pétrole en est plein. Maintenant regarde
ici, cette autre photo — après traitement.
— On dirait… on dirait la même impureté… mais elle est deux fois
plus grosse ?!
— Et les gouttelettes ?
— Elles sont aussi deux fois plus grosses que sur…
Eric leva les yeux vers Michel et ses lèvres formèrent un oh muet.
— Vous croyez… vous croyez…
— Je crois que les gouttes de Claire ne grossissaient pas comme
elle voulait et qu’elle a tout simplement changé le grossissement
du microscope pour faire croire le contraire !

Une belle petite fraude, non ?
Eric prit la loupe et se pencha sur les deux photos. Il regarda un
long moment, puis secoua la tête.
— Ces deux impuretés se ressemblent, elles se ressemblent vraiment
beaucoup, mais est-ce que ça suffit… je veux dire, pour prouver
quelque chose ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Je crois qu’il y a de très fortes chances que Claire Lanriel ait
maquillé la vérité. Mais je ne suis pas tout à fait sûr que ces photos
suffisent à prouver la chose de façon totalement irréfutable.
— Et que… que comptez-vous faire ?
— Je vais faire fonctionner mes petites cellules grises, comme
on dit. Ce qui me frappe là-dedans, en plus de la fraude probable
commise par Claire, c’est l’apparition de ces lettres anonymes aujourd’hui,
vingt ans après les faits. Pourquoi attendre vingt ans ? Et
qu’attend-on de nous ?
— Bonnes questions, murmura Eric.
— Ce n’est pas toi qui les as écrites, au moins ?
Eric bondit.
— Bien sûr que non ! Comment aurais-je pu être au courant ? Et
puis, pourquoi aurais-je fait une chose pareille ?
— Pour te débarrasser d’elle ! Tu ne veux pas devenir directeur du
département ?
— Directeur de… Non ! Je veux dire… je suis trop jeune !
— Pas suffisamment pour que ce soit un problème. Tu n’es pas
le candidat le plus évident à ma succession, mais l’idée n’est pas
entièrement ridicule.
Eric se mordit la lèvre.
— Je n’y avais pas songé.
— Il serait peut-être temps de t’y mettre, dit Michel d’un ton négligent.
Claire est puissante, pas forcément invincible.
Eric le regarda quelques secondes. Puis un large sourire illumina
son visage :
— Et si c’était vous qui aviez écrit ces lettres ? Vous ne voulez pas
que Claire vous succède et vous commencez par en écrire une à
vous-même, pour vous couvrir. Puis vous m’en envoyez une pour
avoir un Watson qui vous pousse dans le dos !
Michel éclata de rire — c’était la première fois qu’Eric l’entendait
rire de bon coeur.
— Bien vu, mon cher Watson, mais malheureusement ce n’est pas
moi.
Il chaussa ses demi-lunes et reprit :
— La bibliothèque de la Faculté doit avoir un autre exemplaire de
l’oeuvre de Claire. Je suggère que tu ailles l’emprunter et que tu
la lises à fond. Nous pourrons ensuite comparer nos découvertes.
— Je vous promets d’y passer mon week-end !
Un mur de séparation, entre les portes-fenêtres, ce serait très bien.
Ça permettrait d’avoir un petit bureau, clair et confortable, tellement
agréable pour travailler face au lac. Debout face aux portesfenêtres
en question, Nathalie pouvait presque voir à quoi tout cela
ressemblerait après les travaux et elle était très contente de son
idée. Maintenant, il fallait convaincre Claire, qui n’avait pas paru très
enthousiaste ; mais Claire n’était jamais très enthousiaste quand
les idées ne venaient pas d’elle. Il faut qu’elle comprenne, pensa
Nathalie en levant le menton, que le chalet est maintenant à nous
et qu’elle n’y a plus tous les droits. Hughes avait toujours laissé
sa soeur y faire ce qu’elle voulait, il l’adorait et elle en profitait, et malgré
tous ses efforts elle n’était jamais arrivée à détacher Hughes de
sa soeur. Curieusement, Hughes qui était toujours très flexible et très
accommodant s’était montré complètement rigide sur cette question
là. Il avait fallu qu’elle subisse Claire, mais maintenant les choses
avaient changé ! Elles possédaient toutes les deux un tiers du chalet,
ni plus ni moins. Des parts égales. Donc, une autorité égale. Il y avait
aussi Alexandra, qui vivait à Paris et qui possédait le troisième tiers,
mais elle ne venait jamais au Québec. C’était bizarre, d’ailleurs. Pourquoi
ne venait-elle jamais voir Claire ? Elles avaient dû se disputer.
Claire avait un caractère un peu difficile. Mais ça ne dérangeait pas
Nathalie. Elle avait l’habitude des gens difficiles. Toute la journée, elle
traitait au téléphone des dossiers avec des gens qui étaient toujours
difficiles — et elle ne les laissait jamais lui imposer leurs vues. Claire
finirait certainement par admettre que ce bureau était une bonne idée.
Elle pourrait en profiter, elle aussi, quand elle viendrait. Même si elle
ne venait pratiquement jamais. Elle disait qu’elle avait trop de travail,
mais Nathalie n’y croyait pas vraiment. Quand Hughes était encore en
vie, Claire avait déjà beaucoup de travail, mais cela ne l’avait jamais
empêchée de venir passer un week-end au chalet. Et c’était alors elle
qui décidait de tout ; mais Nathalie ne se laissait pas faire, et c’était
sans doute pour cela que maintenant Claire venait moins.
Elle n’aimait pas qu’on lui résiste. Elle voulait toujours tout mener, tout
organiser.
Par exemple ce courriel qu’elle venait de lui envoyer : elle lui parlait
presque comme à une domestique ! Pour lui dire qu’elle devait aller
en France après la semaine de relâche, qu’elle serait très occupée
avant son départ et qu’elle ne pourrait pas venir au chalet, qu’il faudrait
donc attendre après son retour d’Europe pour qu’elle ait le temps de
s’intéresser aux projets de travaux de Nathalie. Ça faisait au moins
trois semaines d’attente ! Trois semaines d’attente pour cinq minutes
de décision, ce n’était pas raisonnable ! Et puis il ne pouvait pas y
avoir de désaccord entre elles, puisque l’idée de Nathalie était tellement
bonne. Claire ne pourrait pas s’y opposer sans être de mauvaise
foi. Elle l’était, parfois. Elle n’était pas très facile à vivre. Mais d’un
autre côté, si elle était prête à laisser passer trois semaines avant
de s’intéresser à la question, c’est qu’elle n’y attachait pas beaucoup
d’importance. En fait, c’était un manque de considération de la part de
Claire de faire attendre Nathalie aussi longtemps. Ce n’était ni poli ni
respectueux. Et comme elle finirait sûrement par accepter, pourquoi
attendre ?
Nathalie décrocha le téléphone et composa le numéro de l’entrepreneur.
Dans la soirée du jeudi, Eric aida Todd à déménager des boîtes de
l’appartement du Plateau-Mont-Royal qu’il occupait avec deux colocataires
jusqu’à la maison de sa mère, à Saint-Léonard. Il n’y était jamais
allé et découvrit un lieu d’une propreté maniaque.
Madame Alkibiadès devait passer un temps considérable à nettoyer à
la brosse à dents et à la pointe du couteau les joints du carrelage de
la cuisine immaculée.
La suite de ce roman
dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

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