Tout dire sur « Je ne dirai rien »

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A 30 ans, Black M est dans le top 5 des plus gros vendeurs d’albums en France en 2014. Ses clips se visionnent par millions sur YouTube et s’échangent massivement sur les réseaux sociaux. Dans les cours d’école, les collèges, et même les lycées, les un(e)s et les autres reprennent en choeur ses refrains accrocheurs.

Alpha Diallo, aka Black Mesrimes (jeu de mots faisant référence au célèbre gangster des années 1970) se fait depuis quelques années appeler plus simplement BlackM. Jeune homme à l’allure débonnaire, il joue jusque dans le titre et la pochette de son album Les yeux plus gros que le monde sur les grimaces qu’il affectionne particulièrement. Il va d’ailleurs même jusqu’à appeler ses fans « les yeuz » (yeux, en verlan).

Depuis quelques années, avec ses comparses de Sexion d’Assaut, Black M est parti à l’abordage des oreilles des ados. Et ça fonctionne. Dès 2010, leur tube, Désolé, se place en tête des charts dans l’Hexagone. Depuis, son compère Maître Gims s’est imposé dans le paysage musical français. Mais 2014 a définitivement consacré Black M, et ses quelques 330 000 albums vendus.

Un morceau sexiste et misogyne

Problème: ce côté « gentil garçon qui donne de son temps pour aller rendre visite aux enfants malades pour Noël » est quelque peu entaché par plusieurs controverses. A l’époque de Sexion d’Assaut déjà, une polémique a éclaté au sujet de l’homophobie affirmée de certains de ses membres.

Cette année, avec le single Je ne dirai rien, la polémique aurait pu repartir de plus belle. Étonnamment, il n’en a rien été. Le morceau, sorti en octobre, contient pourtant quelques « punchlines » dignes d’un discours sexiste des plus tristement répandu. Ses paroles, interprétées par Black M et ses comparses The Shin Sekaï et Doomams, transmettent une certaine vision de la femme. Une femme vénale, manipulatrice et opportuniste.

Le morceau démarre sur le reproche de ne s’intéresser aux hommes que lorsque ceux-ci ont de l’argent.

« Toi tu sais pertinemment que t’es fraîche
Devant les mecs fauchés tu t’prends pour l’Everest »

Le refrain, scandé à pas moins de cinq reprises en un peu plus de quatre minutes, critique celles qui aiment « se faire belle » pour « briller la night ».

A l’heure où Beyoncé et d’autres font la promotion d’un féminisme moderne et décomplexé, on est clairement dans la réaction par rapport à ce mouvement de fond. L’expression de ces vieux réflexes sexistes va à l’encontre de la nécessaire prise de conscience des jeunes femmes qu’elles sont l’églae des hommes.

Si les jeunes femmes veulent « se faire belle pour briller la night » ou sur Instagram, ce n’est pas le problème de BlackM, ni d’aucun de ses petits copains. Ce n’est pas un problème tout court d’ailleurs.

« Et tu m’dis : Pourquoi j’trouve pas d’mecs bien ?
Pourquoi les mecs s’comportent tous comme des
chiens ?
TA GUEULE ! Parce que t’es stupide
Matérialiste, cupide, stupide, stupide, stupide, stupide
Et tu te crois super intelligente et mature
Hélas, la seule raison pour laquelle on t’écoute sont tes
obus
Sinon t’as pas un 06 j’crois que j’ai l’coup de foudre
Eeeuh non ! bon ok vas te faire foutre »

Le message est plutôt clair : quand une fille refuse de te donner son numéro, elle mérite qu’on l’insulte.

Dans un autre couplet sujet à caution, les injures se font physiques :

« Est-ce que tes talons supporteront tes grosses
cuisses ?
Ton mini short est au bord de la rupture
Fixé j’me vois poser dessus avec un gros spliff
Fais moi voir les bails (NDLR: déshabille-toi) j’te ferais voir la luxure »

Dans une interview où la question sur l’éventuel aspect polémique de Je ne dirai rien lui était posée, la réponse de l’artiste est ahurissante:

« Je n’irai jamais jusqu’à dire que ces nanas sont des putes, juste je sais qu’à un moment donné, on rappait sans être connus et les meufs ne nous regardaient pas forcément. Dès que ça a explosé, ça a été tout autre chose. »

OK, comme beaucoup, le jeune Alpha a apparemment galéré avec les filles dans sa jeunesse. Mais quand on connaît la violence des échanges en milieu scolaire, il n’est pas nécessaire d’offrir un discours tout fait à ceux qui vont harceler celle qui portent un mini-short.

Même si on est loin de la brutalité d’autres artistes populaires chez les 10-18 ans, à l’instar de Jul, qui dans une vidéo vue plus de 22 millions de fois, n’hésite pas à répéter « ne te déshabille pas, j’vais t’violer ».

Il ne s’agit pas ici de dénoncer un niveau de langage grossier, chose courante dans le rap, français ou pas. On pourrait simplement espérer qu’un jeune trentenaire qui se fait le porte-parole d’une génération ait conscience qu’il colporte un simple ramassis de clichés. Et que ces derniers peuvent avoir un impact.