La haine anti-LGBT explose sur les réseaux sociaux : qui laisse faire ?

Haine

Arnaud Pontin (Image : IA / Gay Globe)

Une montée inquiétante de la haine en ligne

La haine contre les communautés gays et lesbiennes n’a jamais été aussi féroce sur les réseaux sociaux et il est temps de s’en inquiéter, non seulement à cause de la facilité avec laquelle elle circule, mais surtout en raison de l’inertie des autorités policières, qui sont pourtant responsables de l’application des lois contre les propos haineux sur le web.

Championne : Facebook

À l’origine, Facebook a été créé en 2004 par Mark Zuckerberg et quelques étudiants de l’université d’Harvard avec un objectif très simple : permettre aux étudiants de se connecter entre eux en ligne.

Le concept s’inspirait des « face books », ces annuaires papier utilisés sur les campus pour identifier les étudiants. La première version du site, appelée TheFacebook, servait essentiellement à consulter des profils, voir des photos et savoir qui était inscrit à l’université. C’était donc un outil social interne, limité à Harvard au départ, puis progressivement étendu à d’autres universités.

L’ambition initiale n’était pas encore de créer un géant mondial des réseaux sociaux, mais plutôt de reproduire en ligne les interactions sociales d’un campus : se présenter, élargir son cercle et rester en contact. Ce n’est qu’avec son expansion rapide que la plateforme a évolué vers un réseau global, avec des fonctionnalités beaucoup plus larges comme le partage de contenu, la messagerie et, plus tard, la publicité ciblée.

Malheureusement, le monstre qu’est devenu Facebook, et surtout son attrait financier — lui qui génère des milliards de dollars américains par an — a transformé un concept tout à fait innocent en un outil de diffusion de toutes les haines, sans qu’aucune modération ne semble réellement s’exercer, que ce soit par des modérateurs ou par des algorithmes que l’on prétend existants, mais que l’on voit très rarement à l’œuvre.

Pourquoi les contenus haineux continuent de circuler

La situation est moins simple qu’un « laisser-faire » volontaire, même si le résultat peut donner cette impression. Facebook (aujourd’hui intégré à Meta) combine plusieurs facteurs qui expliquent pourquoi des contenus haineux anti-LGBT continuent de circuler.

D’abord, il y a une question d’échelle. Des milliards de publications sont mises en ligne chaque jour. Même avec des systèmes automatisés et des équipes de modération, tout ne peut pas être traité immédiatement, et beaucoup de contenus passent entre les mailles du filet.

Ensuite, les algorithmes jouent un rôle ambigu. Ils sont conçus pour maximiser l’engagement — réactions, partages, commentaires — et les contenus polarisants ou choquants suscitent souvent plus d’interactions. Sans être explicitement programmés pour promouvoir la haine, ils peuvent indirectement lui donner plus de visibilité.

Il y a aussi une zone grise autour de la liberté d’expression. La plateforme tente de distinguer entre opinion, discours offensant et véritable discours haineux illégal. Cette frontière varie selon les pays et les lois, ce qui complique l’application uniforme des règles.

La modération elle-même est imparfaite. Les outils automatiques ont du mal à comprendre le contexte, l’ironie ou les codes utilisés pour contourner les règles. Quant aux modérateurs humains, ils sont limités en nombre et doivent traiter des volumes énormes, souvent dans des conditions difficiles.

Il existe une dimension économique et stratégique. Une modération plus stricte peut réduire l’engagement et exposer la plateforme à des accusations de censure, ce qui la place dans un équilibre délicat entre régulation, image publique et rentabilité.

Lois sur les discours haineux : trois visions du monde

Dans les grandes démocraties occidentales, la question des discours haineux visant les personnes LGBT se joue sur une ligne de fracture claire : protéger les minorités sans abolir la liberté d’expression. Mais d’un continent à l’autre, l’équilibre est très différent.

Canada

Au Canada, le cadre est relativement strict sur le plan juridique, même s’il est souvent jugé insuffisant dans la pratique. Le Code criminel du Canada interdit explicitement la « propagande haineuse » visant des groupes identifiables, incluant l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Cela couvre notamment l’incitation à la haine et même, dans les cas extrêmes, l’appel au génocide.

Ces restrictions sont toutefois encadrées par la Charte canadienne des droits et libertés, qui protège la liberté d’expression tout en permettant des limites jugées « raisonnables ».

Dans les faits, plusieurs experts dénoncent un « vide juridique » et une application limitée, notamment en ligne, ce qui laisse circuler une partie importante des contenus haineux.

États-Unis

Aux États-Unis, la logique est presque opposée. Il n’existe pas de loi générale interdisant les discours haineux, y compris contre les personnes LGBT. Le principe dominant repose sur le Premier Amendement de la Constitution des États-Unis, qui protège la liberté d’expression de manière très large.

Concrètement, un propos haineux reste légal tant qu’il ne constitue pas une incitation directe à la violence imminente ou une menace réelle.

Résultat : les discours anti-LGBT peuvent circuler librement, même s’ils peuvent être sanctionnés indirectement dans des contextes précis (harcèlement, discrimination, crimes haineux).

Europe

En Europe, l’approche est plus interventionniste, souvent marquée par l’histoire du fascisme et de la propagande. La plupart des pays encadrent strictement les discours haineux, y compris ceux visant les minorités sexuelles.

Le cadre général repose notamment sur la Convention européenne des droits de l’homme, qui garantit la liberté d’expression, mais comme un droit « qualifié », pouvant être limité pour protéger la dignité, l’ordre public ou les droits d’autrui.

Dans plusieurs pays comme la France ou l’Allemagne, les propos incitant à la haine ou à la discrimination envers les personnes LGBT peuvent entraîner des poursuites pénales, et les plateformes sont parfois légalement tenues de retirer rapidement les contenus illicites.

Influenceurs et radicalisation du discours

Le rôle de certains influenceurs issus de la mouvance chrétienne conservatrice — qu’on retrouve surtout aux États-Unis mais aussi, dans une moindre mesure, en Europe et au Canada — s’inscrit dans une dynamique à la fois idéologique, médiatique et politique.

Sur le plan de la diffusion, ces acteurs utilisent les codes des réseaux sociaux pour amplifier leurs messages. Vidéos courtes, formules percutantes, récits émotionnels : ils traduisent des positions religieuses ou morales en contenus viraux, souvent centrés sur des thèmes comme « la défense de la famille », « la protection des enfants » ou la critique de ce qu’ils appellent une « idéologie du genre ». Cette stratégie permet de toucher un public bien au-delà des cercles religieux traditionnels et de banaliser certains propos qui, formulés autrement, seraient perçus comme explicitement hostiles.

Il faut cependant éviter les raccourcis : tous les croyants conservateurs ne tiennent pas des discours haineux, et tous les influenceurs religieux ne participent pas à cette radicalisation. Mais une frange plus militante instrumentalise effectivement ces plateformes pour structurer un discours antagoniste vis-à-vis des droits LGBT.

Ce que ces influenceurs cherchent à obtenir varie selon les cas, mais plusieurs objectifs reviennent régulièrement. Il y a d’abord un objectif culturel : réaffirmer une vision normative de la société, fondée sur des valeurs religieuses traditionnelles, en s’opposant à l’évolution des droits et des représentations. Il y a ensuite un objectif politique : mobiliser une base électorale, influencer des débats législatifs ou soutenir des candidats alignés sur ces positions. Dans certains contextes, on observe aussi une logique de polarisation : plus le discours est clivant, plus il génère d’engagement, ce qui renforce la visibilité et parfois les revenus de ces créateurs.

Il existe aussi une dimension économique et identitaire. L’indignation et le sentiment de menace sont des moteurs puissants d’audience. En construisant un récit de « résistance » face à des changements sociaux perçus comme imposés, ces influenceurs fidélisent leur public et consolident leur propre position dans l’écosystème médiatique.

Maggy, victime d’une machine à broyer

Maggy tenait une petite librairie indépendante dans un quartier tranquille de Chicago. Un endroit chaleureux, rempli d’étagères en bois, de romans engagés, de poésie queer et de cafés servis dans des tasses dépareillées. Pour beaucoup, c’était un refuge. Pour elle, c’était toute sa vie.

Tout a basculé en quelques jours.

Au départ, une vidéo. Un influenceur à la rhétorique agressive publie un montage trompeur, prétendant que la librairie de Maggy « endoctrine les enfants ». Les images sont sorties de leur contexte, les mots déformés, les intentions inventées. Le ton est grave, accusateur. La vidéo devient virale.

Puis viennent les autres.

Des comptes plus radicaux reprennent l’histoire, l’amplifient, la déforment encore davantage. On accuse Maggy d’organiser des activités inexistantes, de promouvoir des idées imaginaires, d’être une menace. Son nom circule, son visage est partagé, son commerce est pointé du doigt comme un lieu à éviter, puis comme un lieu à attaquer.

Les commentaires se multiplient, de plus en plus violents. Insultes, menaces, appels à « agir ». Certains prétendent savoir où elle habite. D’autres encouragent les gens à « aller voir par eux-mêmes ». Des inconnus commencent à rôder autour de la librairie. Les vitrines sont photographiées, surveillées, publiées en ligne avec des messages à peine voilés.

Maggy tente de répondre, de rétablir les faits. Elle publie des messages, explique, démontre les mensonges. Mais la vérité ne circule pas aussi vite que la rumeur. Chaque tentative de défense devient un nouveau prétexte pour l’attaquer davantage.

Les clients se font rares. Certains ont peur. D’autres ne veulent pas être associés à la controverse. Les fournisseurs hésitent. Le téléphone sonne sans arrêt, parfois pour des insultes, parfois pour des menaces à peine dissimulées.

Une nuit, quelqu’un tague la façade. Le message est explicite, haineux. Le lendemain, une vitre est brisée.

Maggy comprend alors que ce n’est plus seulement une tempête numérique. C’est devenu réel.

Elle commence à mal dormir. Chaque bruit la fait sursauter. Elle évite de rester seule dans la librairie. Ses proches lui demandent d’arrêter, de penser à sa sécurité. La police prend des rapports, mais rien ne change vraiment. En ligne, la machine continue de tourner.

Les influenceurs, eux, passent à autre chose. Un nouveau sujet, une nouvelle cible. Mais les conséquences restent.

Un matin, Maggy colle une feuille sur la porte. Quelques mots simples pour annoncer la fermeture. Pas une explication complète, pas un long texte. Juste la fin.

À l’intérieur, les étagères sont encore pleines. Les livres sont toujours là, comme suspendus dans le temps. Mais le lieu n’est plus un refuge. Il est devenu le souvenir d’un espace détruit non pas par des faits, mais par des mensonges répétés jusqu’à paraître vrais.

Et ce qui choque le plus, ce n’est pas seulement la violence. C’est la facilité avec laquelle elle a pris forme, s’est propagée, puis a disparu, en laissant derrière elle une vie brisée et un silence que personne ne vient combler. Bravo les réseaux sociaux.

Une solution radicale ?

Malheureusement, les lois, selon les pays, sont bien incapables de sanctionner les propos haineux vu leur nombre, mais il existe une solution : sanctionner les médias qui les diffusent. Il n’y a pas un million de réseaux sociaux, mais une poignée seulement qui posent problème. Si les entreprises et les individus propriétaires de ces réseaux propagateurs étaient soumis à des amendes extraordinaires, à des interdictions de commerce dans certains pays ou, pour les individus, à des peines de prison, je vous assure que nous aurions une planète web tout à fait différente.

La liberté d’expression n’existe pas pour exprimer la haine des uns contre les autres, mais pour permettre d’exprimer ce qui est légal. Matière à réflexion…

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