Être homosexuel, ce n’est pas si facile en Guadeloupe

Olivier Feyt

La séquestration et les tortures subies par un jeune homme, au début du mois, aux Abymes, sont venues rappeler l’hostilité qui entoure les homosexuels de l’archipel. Est-il impossible pour un gay de vivre sa vie ici ? Deux homosexuels guadeloupéens nous répondent. Leurs avis divergent, mais ils ont en commun d’assumer leur orientation sexuelle.

Jérôme : « J’ai choisi de ne pas faire de concession »
Jérôme et son mari sont le deuxième couple uni dans l’archipel depuis l’adoption de la loi sur le mariage pour tous. Contrairement au premier, les bans de mariage ne laissaient pas de place au doute : les noms des époux étaient typiquement guadeloupéens, tordant le cou au préjugé voulant que l’union entre personnes de même sexe ne prendrait pas aux Antilles car exogène, trop éloignée de la culture locale. « À mon travail, tout le monde s’est cotisé pour nous offrir un cadeau de mariage » , note Jérôme, 31 ans, qui se présente d’emblée comme un homosexuel « non représentatif » . « Je suis parti dans l’Hexagone pour faire mes études. Ma famille et mes amis, sachant que j’étais homo, ne voulaient pas que je revienne parce qu’ils pensaient que je n’aurais pas pu vivre libre ici. Mais au final, je me suis marié en Guadeloupe. La cérémonie s’est bien passée, sans lancers de pierres ni de canettes. » Beaucoup de monde est allé regarder les bans de mariage affichés à la mairie, mais pas de signe d’hostilité. « Finalement, lors de la Manif pour tous, on a eu l’impression que la France était plus homophobe que les Antilles. En dehors de la politique, il n’y a pas eu de mouvement important dans la population. En même temps, l’argument des opposants était la défense de la structure de la famille. Sauf qu’aux Antilles… L’argument ne tenait pas » , sourit-il. Il était en effet malvenu aux hommes ayant semé aux quatre vents des enfants naturels – souvent non reconnus – de se faire les hérauts de la famille traditionnelle.
Pour autant, les choses n’ont pas été si simples pour Jérôme. Notamment au sein du cadre familial. « Les liens du sang ne justifient pas tout. L’alternative était : soit tu m’acceptes tel que je suis parce que je ne vais pas changer et parce que c’est ma nature ; soit je vais faire mon chemin. »
Pour le jeune ingénieur, la situation s’est apaisée : son conjoint et lui sont acceptés et reconnus comme tels dans la famille et le voisinage. « Ici, en Guadeloupe, il faut être sûr de soi, commente-t-il. Une fois que tu affiches la couleur de façon claire et nette, on ne te fait pas chier. Si toi-même tu n’acceptes pas complètement ton homosexualité, les autres vont sentir comme une faille et tenter de te ramener vers le « droit chemin » . Mais il est vrai que c’est plus difficile pour ceux qui sont efféminés car ils sont davantage persécutés. » La Guadeloupe se démarque, par rapport à l’Hexagone, par l’absence de lieux affichant le « rainbow flag » (1). Cela ne le traumatise pas. « Avec mon mari, on est très famille.
Nous avons une vie normale. On n’a pas vraiment besoin d’avoir de lieux spécifiques, parce qu’on est déjà accepté. En boîte, si je ne peux pas danser librement avec mon époux, si on nous regarde bizarrement, ça ne sert à rien d’y aller. Je ne vais pas dans ce type de soirée par principe parce que j’ai choisi de ne pas faire de concession. »
Ben : « Autrefois, les gens criaient « makomè! » , mais ça s’arrêtait là »
Volubile et sympathique, Ben (2) donne toutes les apparences d’un homme bien dans sa vie privée et professionnelle. « J’assume ma bisexualité, mais je ne le crie pas sur les toits. Je refuse de m’enfermer dans un carcan que la société antillaise veut nous imposer » , explique ce chef d’entreprise de 46 ans. Pour lui, il était hors de question de rester dans le « placard » à laquelle s’astreignent, selon lui, beaucoup d’hommes en Guadeloupe, payant de leur bonheur une « normalité » sociale. La révélation de son orientation sexuelle a été douloureuse mais les liens familiaux n’ont pas volé en éclats. Ben en reste stupéfait. « Mon père, qui était un homme très macho, est devenu mon premier supporter. Je suis admiratif devant le chemin qu’il a parcouru. Lui qui était prêt à prendre un fusil à me tirer dessus… » Pour le reste, il dit ne pas avoir subi de violences physiques, mais plutôt des « mises à l’écart » . Aux jeunes homosexuels, éblouis par la gay pride parisienne et qui veulent à tout prix sortir du « placard » , Ben livre un conseil de sage : « Déclarez votre homosexualité quand vous serez indépendants. Un mensonge bien appuyé vaut mieux qu’une vérité sans secours. »
Mais c’est aussi un homme en colère. Contre les politiques, parfois de premier plan, qui se sont « lâchés » lors du débat sur le mariage pour tous ou un élu qui a bâti sa campagne sur l’homosexualité présumée de son adversaire. Contre les chanteurs de dancehall qui appellent à « brilé yo » . Ben s’inquiète aussi de la montée de groupes religieux qui poussent pour un retour à une certaine moralité. Avec tout cela, la séquestration suivie de sévices par un jeune homosexuel « ne l’étonne pas » . « Aucun homme politique ne se hasardera à dénoncer ce qui s’est passé, j’en suis certain, de peur de choquer son électorat. Je prédis que cela va être pire dans quelque temps. » Une dégradation qu’il observe dans le quotidien des homosexuels. « À un moment, dans les années 1980-90, le lieu de drague se trouvait près du port à Pointe-à-Pitre, pas loin de la darse. Les gens, en passant, criaient : « makomè! » Mais ça s’arrêtait là, il n’y avait pas d’agressions physiques. Aujourd’hui, les lieux de drague conventionnels sont morts. On drague sur internet. » Avec le risque de tomber dans un traquenard et d’être dépouillé par l’« appât » et ses complices. Il n’y a plus de place pour des lieux de rencontre apaisés : même les soirées privées homosexuels se trouvent polluées par des énergumènes qui se sentent outrés par un regard un peu appuyé ou un homme qui les invite à danser. « Si ils trouvent cela abject, que viennent-ils faire ici ? La plupart viennent chasser de la lesbienne. »
(1) Drapeau arc-en-ciel, insigne de la communauté homosexuelle.
(2) Le prénom a été changé à la demande de l’intéressé.
(3) Rappelons que dans la plupart des îles anglophones, les rapports homosexuels sont punis d’emprisonnement.

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