
(English below)
Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe
Les idées reçues sur le VIH, les dépendances et l’itinérance sont encore profondément ancrées. Pourtant, les données scientifiques dressent un portrait bien plus nuancé, loin des jugements rapides et de la stigmatisation.
On les imagine facilement : des personnes à la dérive, négligentes, qui « prennent des risques ». C’est le visage qu’on colle volontiers aux personnes séropositives en situation d’itinérance ou de dépendance. Mais que dit vraiment la science ? Et surtout, que dit-elle de nos préjugés ?
On parle souvent des liens entre le VIH et les dépendances en supposant que les personnes en situation d’itinérance ou qui consomment des drogues de rue sont fréquemment atteintes du VIH et qu’elles le transmettent facilement, faute de prendre leurs médicaments ou en partageant des seringues. S’agit-il d’un fait établi ou d’un simple préjugé ?
Ce que révèle la recherche sur le VIH et les dépendances
Une étude rétrospective menée au Manitoba (2018-2021) apporte des éléments nuancés. Sur 404 nouveaux diagnostics, 76 % des personnes s’identifiaient comme Autochtones, 72 % rapportaient de l’injection de drogues (principalement de la méthamphétamine, 62 %), et une proportion importante vivait en situation d’itinérance ou de logement instable (43 % des femmes, chiffres encore élevés en 2024). Ces données confirment un lien réel entre précarité, usage de drogues injectables et VIH.
Pourtant, réduire ce lien à un manque de responsabilité individuelle serait une erreur. La difficulté à atteindre et maintenir une charge virale indétectable — le seuil à partir duquel le virus ne se transmet plus (U=U) — est étroitement liée à des obstacles structurels : absence de logement stable, accès limité aux soins, traumatismes historiques liés au colonialisme, problèmes de santé mentale et stigmatisation. Ce n’est pas un défaut de volonté qui explique ces écarts, mais un ensemble de déterminants sociaux complexes.
L’association entre VIH, itinérance et dépendances repose donc sur des faits, mais l’interprétation moralisante qu’on en fait relève souvent du préjugé. Blâmer les individus sans reconnaître le contexte dans lequel ils évoluent, c’est ignorer ce que la science nous enseigne depuis des décennies.
La réalité du VIH au Québec aujourd’hui
Le Québec connaît une tendance préoccupante. En 2022, 422 nouveaux diagnostics de VIH ont été enregistrés, soit une hausse de 71,5 % par rapport à 2021 — la première fois depuis 2006 que le chiffre dépasse les 400 cas. Cette augmentation s’explique en grande partie par un rattrapage du dépistage post-pandémie et par l’immigration : près de la moitié des cas (45,7 %) concernaient des personnes originaires de pays où le VIH est endémique, dont beaucoup arrivées récemment. Chez les personnes nées au Canada ou arrivées depuis plus longtemps, les tendances sont plus stables, voire en baisse dans certains groupes comme les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes.
Chez les personnes qui s’injectent des drogues, le nombre de nouveaux diagnostics reste relativement faible grâce aux programmes de réduction des méfaits. Ces programmes fonctionnent précisément parce qu’ils agissent sur les comportements à risque (partage de matériel, relations sexuelles non protégées) sans les stigmatiser. Des obstacles persistent néanmoins : perte ou non-renouvellement de la carte RAMQ, augmentation du nombre de personnes en situation d’itinérance et de consommation de drogues dures au centre-ville de Montréal. La Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida (COCQ-SIDA) réclame un meilleur accès au dépistage VIH dans toutes les régions et la gratuité totale des traitements contre le VIH, incluant la PrEP.
VIH et dépendances : ce que montrent les comparaisons internationales
Ce portrait n’est pas isolé. À l’échelle mondiale, on estimait encore 1,3 million de nouvelles infections au VIH en 2024, avec un impact disproportionné sur les populations vulnérables, dont les personnes qui s’injectent des drogues.
Aux États-Unis, les inégalités restent marquées : la proportion de personnes vivant avec le VIH qui maintiennent une charge virale contrôlée est nettement plus faible chez celles qui s’injectent des drogues, dans un contexte de crise des opioïdes qui cause encore plus de 100 000 décès par overdose par an.
En France, l’usage de drogues injectables ne représente qu’environ 1 % des nouvelles découvertes de séropositivité. Les diagnostics tardifs y sont toutefois plus fréquents dans ce groupe.
Le contraste le plus frappant vient du Portugal. Depuis la dépénalisation des drogues en 2001, accompagnée d’une politique ambitieuse de réduction des méfaits et d’accès aux soins, le taux de VIH chez les usagers de drogues injectables a chuté de plus de 50 % (et jusqu’à 90 % selon certaines mesures) en vingt ans. Le pays affiche aujourd’hui l’un des taux de décès liés à la drogue les plus bas d’Europe.
Préjugés, santé publique et solutions concrètes
Le lien entre dépendances et VIH n’est pas une fatalité. Il est profondément influencé par les politiques de santé publique, l’accès aux soins, le logement et les approches pragmatiques de réduction des méfaits. Traiter ce problème uniquement comme une question de comportements individuels, c’est passer à côté de ce que la science démontre depuis longtemps.
Les solutions existent : dépistage décentralisé, accès universel aux traitements et à la PrEP, stratégie « logement d’abord », et politiques inspirées de ce qui a fonctionné ailleurs. Elles demandent surtout de la volonté politique et un regard lucide, sans préjugés, sur les personnes les plus vulnérables. Car protéger la santé collective passe par le refus de stigmatiser celles et ceux qui en ont le plus besoin.
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Misconceptions about HIV, addiction and homelessness are still deeply rooted. Yet scientific data present a far more nuanced picture, far removed from quick judgments and stigma.
They are easily imagined: people adrift, negligent, who “take risks.” This is the image often associated with people living with HIV who are experiencing homelessness or addiction. But what does science really say? And more importantly, what does it say about our biases?
We often discuss the links between HIV and addiction by assuming that people experiencing homelessness or who use street drugs are frequently affected by HIV and easily transmit it, either because they do not take their medication or by sharing needles. Is this an established fact or merely a misconception?
What research reveals about HIV and addiction
A retrospective study conducted in Manitoba (2018–2021) provides nuanced insights. Of 404 new diagnoses, 76% of individuals identified as Indigenous, 72% reported injecting drugs (primarily methamphetamine, 62%), and a significant proportion were experiencing homelessness or unstable housing (43% of women, figures still high in 2024). These data confirm a real link between precarious living conditions, injection drug use and HIV.
However, reducing this link to a lack of individual responsibility would be a mistake. The difficulty in achieving and maintaining an undetectable viral load — the threshold at which the virus is no longer transmitted (U=U) — is closely tied to structural barriers: lack of stable housing, limited access to care, historical trauma linked to colonialism, mental health issues, and stigma. These gaps are not explained by a lack of willpower, but by a complex set of social determinants.
The association between HIV, homelessness and addiction is therefore based on facts, but the moralistic interpretation often reflects bias. Blaming individuals without acknowledging the context in which they live ignores what science has been teaching for decades.
The reality of HIV in Quebec today
Quebec is experiencing a concerning trend. In 2022, 422 new HIV diagnoses were recorded, a 71.5% increase compared to 2021 — the first time since 2006 that the number exceeded 400 cases. This increase is largely explained by post-pandemic testing catch-up and immigration: nearly half of the cases (45.7%) involved individuals from countries where HIV is endemic, many of whom arrived recently. Among people born in Canada or who have been there longer, trends are more stable, or even declining in certain groups such as men who have sex with men.
Among people who inject drugs, the number of new diagnoses remains relatively low thanks to harm reduction programs. These programs work precisely because they address risk behaviors (sharing equipment, unprotected sex) without stigmatizing them. However, obstacles remain: loss or non-renewal of the RAMQ card, an increase in homelessness and hard drug use in downtown Montreal. The Quebec Coalition of Community Organizations Fighting AIDS (COCQ-SIDA) is calling for improved access to HIV testing across all regions and full coverage of HIV treatments, including PrEP.
HIV and addiction: what international comparisons show
This picture is not isolated. Globally, an estimated 1.3 million new HIV infections were recorded in 2024, with a disproportionate impact on vulnerable populations, including people who inject drugs.
In the United States, disparities remain significant: the proportion of people living with HIV who maintain viral suppression is much lower among those who inject drugs, in the context of an opioid crisis that still causes more than 100,000 overdose deaths per year.
In France, injection drug use accounts for about 1% of new HIV diagnoses. However, late diagnoses are more common in this group.
The most striking contrast comes from Portugal. Since the decriminalization of drugs in 2001, accompanied by ambitious harm reduction and healthcare access policies, the rate of HIV among people who inject drugs has dropped by more than 50% (and up to 90% by some measures) over twenty years. The country now has one of the lowest drug-related death rates in Europe.
Bias, public health and concrete solutions
The link between addiction and HIV is not inevitable. It is deeply influenced by public health policies, access to care, housing, and pragmatic harm reduction approaches. Treating this issue solely as a matter of individual behavior overlooks what science has long demonstrated.
Solutions exist: decentralized testing, universal access to treatments and PrEP, a “housing first” strategy, and policies inspired by what has worked elsewhere. They mainly require political will and a clear, bias-free perspective on the most vulnerable populations. Protecting collective health means refusing to stigmatize those who need support the most.
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