Comment une fausse nouvelle sur le drapeau de la Fierté a piégé des milliers de personnes

Alberta

Carle Jasmin (Image : Saviez-vous que ?)

Il n’y a personne de mieux placé que la communauté LGBT pour pratiquer la rhétorique de la survictimisation, et cela ne date pas d’hier. À tel point que cela en devient parfois exagéré. Ce réflexe de se présenter continuellement comme des victimes afin d’obtenir des gains exaspère d’ailleurs plusieurs personnes au sein même de ces communautés.

Un bon exemple est celui du groupe Facebook Saviez-vous que ?, dont on ne connaît ni les auteurs ni les intentions. Hier, ce groupe a publié une nouvelle qui a semé la panique au sein de la communauté LGBT et suscité une vive colère contre la province de l’Alberta, dans l’Ouest canadien.

Or, cette publication constitue de la désinformation. On y affirme notamment : « À partir du 1er septembre, les écoles de la province de l’Alberta, au Canada, ne seront plus autorisées à hisser le drapeau de la Fierté (Pride), en raison d’une nouvelle loi provinciale. »

Mais est-ce que l’affirmation est vraie ?

Oui et non, car il y a la nouvelle générale et la manipulation. En Alberta, le gouvernement provincial a effectivement adopté une législation sur la « neutralité » dans les écoles qui prévoit que seules certaines bannières et certains drapeaux approuvés pourront être affichés dans les établissements scolaires. Dans les faits, cela signifie que les écoles ne pourront plus hisser librement le drapeau de la Fierté LGBTQ+ sur leurs mâts à partir de l’entrée en vigueur de la loi.

Sauf que l’image est un peu trompeuse lorsqu’elle affirme simplement qu’une « nouvelle loi interdit le drapeau Pride ». La loi vise plus largement les drapeaux et symboles considérés comme non gouvernementaux ou idéologiques dans les écoles, et ne cible pas uniquement le drapeau de la Fierté. Les drapeaux du Canada et de l’Alberta demeurent obligatoires, tandis que les autres sont soumis à des restrictions ou à une approbation ministérielle.

Il est faux de prétendre que le drapeau de la Fierté est spécifiquement ciblé par la nouvelle loi, qui entrera d’ailleurs en vigueur le 1er septembre 2026. En réalité, cette loi interdit l’affichage de tous les drapeaux non gouvernementaux dans les écoles, qu’il s’agisse de drapeaux d’autres pays, de symboles religieux, de drapeaux thématiques ou de ceux d’organismes et d’associations.

Pire encore, pour donner plus d’ampleur à cette fausse nouvelle, « Saviez-vous que ? » a utilisé une image vraisemblablement générée par intelligence artificielle. Or, dans un contexte rédactionnel, une image doit être la plus fidèle possible à la réalité et ne doit pas servir à exagérer ou à dramatiser une situation.

Qu’est-ce que la rhétorique de la survictimisation ?

La rhétorique de la survictimisation est une stratégie de communication qui consiste à présenter une personne, un groupe ou une organisation comme étant plus victime qu’il ne l’est réellement, ou à amplifier l’ampleur d’un préjudice afin de susciter davantage de sympathie, de colère, de soutien ou de mobilisation.

Cette rhétorique peut prendre plusieurs formes :

Exagérer les conséquences d’une décision ou d’un événement.

Présenter une mesure générale comme une attaque ciblée contre un seul groupe.

Omettre des éléments de contexte qui nuanceraient la situation.

Employer un langage dramatique laissant croire à une persécution, alors que les faits sont plus complexes.

Par exemple, dans le cas de la publication sur l’Alberta, si l’on affirme que « le gouvernement interdit le drapeau de la Fierté dans les écoles », on peut donner l’impression que la communauté LGBTQ+ est spécifiquement visée. Or, si la loi interdit en réalité tous les drapeaux non gouvernementaux, qu’ils soient liés à une cause, une religion, un autre pays ou une organisation, la présentation de la mesure comme une attaque exclusive contre les personnes LGBTQ+ peut relever d’une rhétorique de la survictimisation, parce qu’elle retire un élément essentiel du contexte.

Cela ne signifie pas que les personnes concernées ne puissent pas ressentir la mesure comme discriminatoire ou préoccupante. La différence réside dans la manière dont les faits sont présentés : la survictimisation consiste à accentuer ou simplifier le récit de victimisation au-delà de ce que les faits établissent.

Il faut toutefois distinguer la survictimisation d’une victimisation réelle. Une personne ou un groupe peut être véritablement victime de discrimination ou de violence. Parler de survictimisation n’est justifié que lorsqu’il existe un décalage démontrable entre les faits et la manière dont ils sont présentés. En d’autres termes, ce n’est pas le fait de dénoncer une injustice qui constitue de la survictimisation, mais le fait d’en amplifier ou d’en déformer la portée par rapport à la réalité.

Dans le cas de l’Alberta, la publication est trompeuse et constitue un exemple clair de rhétorique de la survictimisation. Bien que la loi existe réellement, elle est présentée comme une mesure ciblant exclusivement le drapeau de la Fierté, alors qu’elle vise en réalité l’ensemble des drapeaux non gouvernementaux.

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