
Arnaud Pontin (Image : IA / Gay Globe)
« Assez, à la fin, avec les drag queens partout. C’est rendu que tout ce qui concerne les gais doit être associé aux drags, et c’est disproportionné », voilà ce que contenait un courriel d’un abonné de Gay Globe qui souhaitait commenter la surreprésentation des personnages de drag queens dans la sphère publique.
Il ne disait pas que les drags devaient être tenues éloignées des enfants ni qu’il existait une quelconque forme d’endoctrinement caché. Il affirmait plutôt que cette association constante entre les gais et les drags allait trop loin et qu’il ne s’identifiait pas à cette tendance qui perdure depuis déjà plusieurs années.
Examinons ici la situation.
Le mouvement des drag queens ne s’est pas développé comme un mouvement politique organisé, mais plutôt comme une forme d’expression artistique et culturelle dont les origines remontent à plusieurs siècles.
Le mot « drag » est généralement associé aux hommes qui interprètent des personnages féminins sur scène. Dès l’Antiquité et jusqu’à l’époque moderne, les femmes étaient souvent exclues du théâtre dans plusieurs sociétés. Des hommes jouaient donc les rôles féminins dans les pièces de théâtre, notamment dans l’Angleterre de William Shakespeare aux XVIe et XVIIe siècles.
La forme moderne du drag apparaît surtout à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle dans les cabarets, les music-halls et les spectacles de variétés en United Kingdom et aux United States. Ces artistes ne se contentaient plus d’interpréter des rôles féminins; ils développaient des personnages exagérés, humoristiques ou glamour qui constituaient un spectacle en soi.
À partir des années 1920 et 1930, les spectacles de transformisme gagnent en popularité dans certaines grandes villes, mais demeurent souvent marginalisés en raison des lois et des préjugés visant les homosexuels et les personnes ne se conformant pas aux normes de genre.
Les drag queens deviennent particulièrement visibles dans les bars et les clubs fréquentés par les communautés homosexuelles après la Seconde Guerre mondiale. Dans plusieurs villes américaines, elles jouent un rôle important dans la vie sociale de ces communautés, souvent à une époque où l’homosexualité est encore criminalisée ou fortement stigmatisée.
Le lien entre les drag queens et le mouvement de libération homosexuelle s’est renforcé après les Stonewall Riots. Même si les historiens débattent encore du rôle exact joué par les drag queens lors de ces événements, plusieurs figures associées au transformisme et à la non-conformité de genre ont participé aux mobilisations qui ont suivi.
À partir des années 1980 et 1990, les drag queens deviennent progressivement plus visibles dans la culture populaire grâce aux spectacles, au cinéma et à la télévision. Cette visibilité explose au XXIe siècle avec des émissions comme RuPaul’s Drag Race, qui transforment le drag en phénomène culturel mondial.
On entend souvent dire que les drag queens seraient à l’origine des premières marches de la fierté gaie à Montréal. Pourtant, cette affirmation ne résiste pas à l’examen des faits historiques.
Historiquement, la première marche de la Fierté à Montréal a été organisée en 1979 par le militant gai John Banks et la Brigade Rose afin de souligner le 10e anniversaire des émeutes de Stonewall. Cette initiative provenait d’activistes gais et lesbiennes engagés dans la défense des droits civiques et la visibilité homosexuelle, et non d’un mouvement de drag queens.
Il est vrai que des drag queens ont participé à différents moments de l’histoire des communautés LGBT, tant à New York qu’à Montréal, et qu’elles ont souvent contribué à la visibilité culturelle des minorités sexuelles. Toutefois, les origines de la Fierté montréalaise sont davantage liées au militantisme homosexuel, aux réactions contre les descentes policières dans les bars gais, à la lutte contre la discrimination et à l’inspiration des événements de Stonewall.
D’ailleurs, plusieurs historiens soulignent que la naissance du mouvement de libération homosexuelle à Montréal est davantage associée à des événements comme la descente policière au bar Truxx en 1977, les manifestations qui ont suivi et l’organisation de groupes militants gais et lesbiens, qu’à un mouvement de drag queens en particulier.
Et ailleurs dans le monde ?
Ce que l’on appelle aujourd’hui la culture des drag queens est surtout un phénomène qui s’est développé en Amérique du Nord, particulièrement aux États-Unis, avant de s’exporter dans plusieurs pays occidentaux. Sa popularité actuelle est largement attribuable à l’influence de la télévision, des réseaux sociaux et d’émissions comme RuPaul’s Drag Race.
Dans plusieurs pays occidentaux comme le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie ou certaines régions de la France, les spectacles de drag sont relativement visibles et parfois intégrés aux événements de la Fierté.
À l’inverse, dans une grande partie de l’Afrique, du Moyen-Orient, de l’Asie centrale ou de certaines régions d’Asie du Sud, la culture drag est soit marginale, soit pratiquement inexistante dans l’espace public. Dans certains pays, les lois ou les normes sociales rendent même ce type de performance difficile ou risqué.
Il faut également distinguer les drag queens occidentales d’autres traditions culturelles. Par exemple, le Japon possède depuis longtemps des formes de théâtre où des hommes interprètent des rôles féminins, comme dans le Kabuki, mais cela ne correspond pas nécessairement à la culture drag moderne. De même, plusieurs cultures possèdent leurs propres formes de travestissement artistique sans qu’elles soient liées au mouvement LGBT contemporain.
On peut donc difficilement parler d’une mode universelle. La visibilité actuelle des drag queens est surtout marquée dans certaines sociétés occidentales et dans les grands centres urbains influencés par la culture médiatique nord-américaine.
Comment expliquer la surreprésentation des drag queens depuis quelques années ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer la visibilité accrue des drag queens dans l’espace public depuis une quinzaine d’années. D’abord, le succès international d’émissions de télévision consacrées à l’art du drag a contribué à faire connaître cette forme de spectacle à un public beaucoup plus large qu’auparavant. Ce qui relevait autrefois principalement des cabarets, des bars et des événements communautaires est progressivement devenu un produit culturel grand public.
Les réseaux sociaux ont également joué un rôle majeur. Le caractère visuel, coloré et souvent spectaculaire des prestations de drag queens s’adapte particulièrement bien aux plateformes numériques, où les images et les vidéos courtes attirent rapidement l’attention.
Par ailleurs, plusieurs organisations, festivals et entreprises ont vu dans les drag queens des porte-parole facilement identifiables de la diversité sexuelle et de genre. Leur présence médiatique est souvent perçue comme une manière visible de démontrer une ouverture à l’inclusion.
Cette visibilité accrue ne fait toutefois pas l’unanimité, y compris au sein des communautés LGBT. Certains estiment que les drag queens constituent une expression artistique légitime et importante de la culture queer. D’autres considèrent que leur omniprésence médiatique peut parfois donner l’impression que l’ensemble des personnes LGBT s’identifient à cette forme d’expression, alors que les réalités vécues au sein de ces communautés sont beaucoup plus diverses.
Mais ne l’oublions pas : qu’il soit associé ou non aux communautés LGBT, le mouvement drag est populaire parce qu’il existe un public pour le soutenir. Sans cet intérêt, il ne s’agirait probablement que d’une simple mode passagère, plutôt que d’une forme artistique appelée à durer.
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