Caroline Gréco
Mais ta vie aussi a changé : Il y avait les journées joyeuses, et les autres où tu te posais des tas de questions. Tu continuais à sortir très souvent, et je me gardais bien de te faire des remarques.
Tu voulais vivre, profiter des copains et de la vie : parfois, tu étais trop euphorique, et je n’aimais pas cette excitation et cette joie débordante. Tu étais entouré par un groupe de plus en plus nombreux d’amis, tu avais repris contact avec des garçons que tu avais perdu de vue depuis longtemps. En y repensant, je comprends qu’avec ce virus dans le sang, même si tu ne voulais pas admettre la gravité du danger, inconsciemment tu avais senti que tes jours étaient comptés, et cette envie de revoir tout le monde était une façon de prendre doucement congé de ceux que tu aimais bien. Après la gaieté venaient les moments de déprime. Tu me parlais de la fragilité de la vie, du temps qui passe trop vite et de la mort. Comment allait être ton futur ? Il ne fallait surtout pas que tes copains découvrent ta séropositivité : ceci était l’un de tes soucis majeurs, avec l’inquiétude de contaminer l’autre. Par moments, tu avais peur du lendemain, tu perdais tout espoir, tu n’avais plus envie de faire des projets, tu déprimais, tu me disais que tu n’avais plus le droit de tomber amoureux, puis tu te demandais à quoi cela te servait de vivre, d’avoir un compte en banque.
Toi, de toute façon, tu savais n’en avoir plus pour longtemps. Tu te renfermais alors dans un silence terriblement triste et lourd, tu ne voulais plus voir ni entendre personne, et je te retrouvais couché sur ton lit, le regard fixe, dans la pénombre de ta chambre. Je venais alors doucement m’asseoir à côté de toi. En silence, j’attendais le petit signe qui m’aurait permis de rétablir le contact, un geste tendre, un regard de connivence ou un mot de toi « jeté » par hasard ou peut-être par désespoir, un mot de trop, qui s’échappe comme d’un trop-plein, comme un appel au secours, un mot qui voudrait remplir ce silence, un mot qui n’a pas forcément une signification précise, mais qui est là, prononcé comme on tend un bras pour s’agripper à quelque chose. Un mot comme un signal. Cela me donnait du courage, on allait pouvoir parler, et c’est ainsi que j’arrivais à t’aider au mieux. Nos conversations pouvaient être interminables: je te laissais dire ton angoisse et, petit à petit, je parvenais à te conduire vers un terrain plus gai, vers des projets à très court terme qui te réconfortaient, car tu étais sûr de pouvoir les réaliser. Et souvent, nous nous quittions en riant ou bien nous entreprenions quelque chose ensemble: provisoirement, j’avais gagné la bataille!
Plus tard, beaucoup plus tard, vers ta fin, combien de fois m’as-tu rappelé ces bons moments où, avec mon aide, tu sortais de ton «gros nuage noir» », en répétant combien mon optimisme inébranlable t’avait aidé! Optimisme pourtant tellement forcé que je me demandais parfois comment tu pouvais ne pas t’en apercevoir! C’était le seul «médicament» à ma portée qui pouvait t’aider! Passages à vide, moments de déprime. Je rêve que je suis un arbre, un chêne, avec de belles racines qui tiennent solidement dans la terre. Nombreux sont les oiseaux qui viennent nicher dans mes branches. Toute la journée, je les entends pépier, et mes feuilles tremblent doucement à leur passage. J’aime bien cette musique qui m’entoure et cette agitation. Je m’élance vers le ciel, vers le soleil qui me donne des forces. Je ne crains pas l’orage, je suis seulement inquiet pour mes oiseaux lorsque le vent et la pluie deviennent violents. Dans ces moments-là, je n’arrive plus à contrôler le mouvement de mes branches, et je sais que le pire peut survenir. Cette fois-ci, l’inimaginable est arrivé. Après des jours de mauvais temps où le ciel a ouvert ses cataractes et des trombes d’eau sont tombées sur la nature, la terre, brusquement, s’est mise à trembler: la peur? Le ras le bol? La crainte de la noyade avec toute cette eau? Je ne sais. Il y a eu un grondement sinistre, et puis tout a bougé: un immense pan de montagne s’est détaché: la boue, la terre, les cailloux sont descendus vers la plaine, et malgré la lenteur de cet éboulement, leur force était telle que rien ne pouvait résister. Je ne me trouvais pas vraiment sur le passage de cette éboulement mais le vent violent a réussi à casser une bonne partie de mes branches: je souffrais et je pensais à mes oiseaux, aux petits qui étaient dans les nids et n’avaient encore appris à voler. La tristesse, le désespoir et la peur m’ont envahi. Je ne pouvais que subir, je ne pouvais rien faire d’autre.
De longues heures ont passé. Lorsque tout s’est arrêté, le silence, terrible, immense, oppressant, a tout enveloppé Plus tard, le vent s’est levé de nouveau, mais, cette fois-ci, c’était différent. Le souffle était léger et amical, et l’air qu’il fredonnait ramenait l’espoir. La nature autour de moi s’est secouée doucement, et malgré moi, malgré ma douleur, j’ai senti bouger le peu de feuilles qui me restaient. Un oiseau a lancé un petit cri, première note d’une longue mélodie qui me chantait la solidarité et nous encourageait à continuer à vivre malgré tout.
Je me rend compte que ce rêve que je viens de faire correspond à ce que je suis en train de vivre: nous étions une famille heureuse, un mari, un fils, beaucoup d’amour, une maison toujours ouverte aux copains, beaucoup de joie, de rires et de musique. Certes la vie nous réservait, par moments des soucis et des peines, et nous avions les mêmes problèmes, parfois difficiles à résoudre, comme dans toutes les familles. Rien n’était parfait, et on le savait, mais dans l’ensemble, tout allait bien. Mon souci majeur était la crainte d’un accident grave, d’une sale maladie.
Le hurlement de terreur est arrivé avec ton test HIV, Julien. À partir de là, le cauchemar a commencé, et mes « racines d’arbre », quoique solides, ont tremblé et se sont demandées combien de temps elles tiendraient le coup. La bourrasque est violente, la peine et la peur aussi. Mais la nature a des ressources insoupçonnables. Lorsque tout va mal, elle ne nous abandonne pas et, parfois, elle peut distiller des réserves de courage au fur et à mesure des besoins, comme si elle voulait, par ce geste, s’excuser de tout le mal qu’elle nous apporte. J’attends avec impatience le chant de l’oiseau qui m’amènera un peu d’espoir: pourra-t-il chanter encore?
Dix-huit mois avant ta mort, tu as eu ta première alerte sérieuse. Depuis un certain temps, d’étranges taches avaient couvert tes bras. Par moment, elles s’atténuaient, puis revenaient. Tu étais de plus en plus fatigué pour aller travailler. Je dormais mal la nuit. Je pense que ton souci égalait le mien. Tu refusais le médecin, et je pleurais en cachette. C’est à partir de là que j’ai pris conscience du point de non-retour. Depuis cinq ans, le spectre du sida était présent, mais tu continuais à vivre normalement, et je pense que nous nous sommes laissé bercer par le doux ronronnement de ce faux bien-être, sans vouloir regarder un peu plus loin. Tu ne voulais pas savoir, l’avenir était trop angoissant et trop terrifiant. Qu’aurait on pu changer? L’échéance était inéluctable!
Chaque jour qui passait était une victoire sur la mort. Naïvement, par moments, je pensais qu’on nous annoncerait enfin la découverte d’un médicament miracle, tu allais être sauvé, quelle fête on aurait organisée!
Et puis, il y a eu cette nuit terrible, le docteur appelé en urgence: tu avais de la fièvre et des douleurs insupportables à l’estomac. L’ambulance, l’hôpital et l’angoisse … Le diagnostic était sévère: une péricardite, un poumon bloqué, et l’autre qu’il fallait sauver à tout prix et vite!
Les heures tournaient lentement, je me sentais inutile à ton chevet: tu souffrais, tu respirais avec peine, je ne pouvais que prier et attendre.
As-tu compris la gravité de ton état? Jamais, pas une fois, tu n’as prononcé le mot sida. Je suis sûre qu’à ce moment là, tu as tout compris… Et le message de ton silence était clair: «Ne me parlez pas de ça!»
Tu es rentré à la maison un mois plus tard. Tout s’écroulait autour de nous. La maladie était déclarée, la bête immonde avait trouvé son chemin et elle allait te dévorer petit à petit. Tout mon amour pour toi n’y pouvait rien, mais il fallait quand même essayer de combattre.
Suite dans notre
prochaine édition…
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