Denis-Martin Chabot
En juin 2011, j’ai été invité à Toronto, en tant que conférencier, au 3e symposium sur le VIH, la loi et les droits humains sous le thème «Entamer des procédures de changement». L’organisateur, le Réseau juridique canadien VIH/SIDA, m’a demandé de parler de mon expérience en tant que journaliste dans la couverture de cette terrible maladie qui est apparue, il y a 30 ans cette année, et aussi en tant qu’auteur.
En 1981, j’étudiais le journalisme à l’université Carleton à Ottawa alors que je découvrais tout juste que j’étais gai. Au même moment, quelques cas d’hommes gais atteints d’une rare affection du système immunitaire apparaissaient aux États-Unis. Une sorte de cancer gai faisait ainsi son entrée dans nos vies et allait modifier nos mœurs. On en ignorait la cause, mais les théories fusaient de toutes parts. Les poppers ? Le sperme ? Oui, le sperme, car certains experts affirmaient qu’après une relation, les liquides s’infiltrant dans le sang, réduisaient le système immunitaire. Nous avions peur. Les images de jeunes hommes transformés en vieillards avant leur temps, très malades et souffrants nous donnèrent des cauchemars. De leur côté, les groupes religieux de droite et autres détestant les Gais trouvèrent alors un nouvel argument de poids pour reprendre leur lutte contre nos droits récemment acquis depuis Stonewall.
Peu d’élus n’agirent pour combattre une maladie qui n’affectait qu’une infime partie de la population, par surcroît mal-aimée, les gais et les toxicomanes, des gens qui, aux yeux des bien-pensants du moment, attrapaient le virus en raison de leurs comportements dangereux. Les haïtiens étaient aussi grandement touchés, mais pour d’autres raisons. Mais peu importe la cause, des gens mourraient dans la douleur d’une mort atroce, souvent seuls parce qu’ostracisés en raison de leur condition.
Des travailleurs de la santé, de crainte d’être infectés par le simple contact avec des patients atteints, traitèrent ceux-ci avec dédain. Des employeurs les mettaient à la porte.
Le virus d’immuno-déficience humaine, le VIH, fut alors découvert, et malgré le fait qu’un virus ne fit aucune distinction entre les gais et les hétéros, ceux qui nous détestaient n’en eurent pas diminué pour autant leurs attaques contre nous. Cela, jusqu’à ce que des « victimes innocentes » apparaissent, dont des hémophiles, des enfants, des bons pères de famille ou des mamans, qui « n’avaient pas fait exprès pour attraper le virus ». Et aussi, jusqu’à ce qu’aussi des vedettes et des personnalités en eurent été atteintes.
Cette toile de fond, qui a heureusement beaucoup changé depuis, inspira plusieurs artistes gais. Des écrivains sortirent ainsi doublement de leur placard, celui de leur homosexualité et celui de leur séropositivité.
J’ai senti venir la mort dans le miroir, dans mon regard dans le miroir.
Voici une des plus belles citations du roman À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Le français, Hervé Guibert, qui eut appris en 1988 qu’il est atteint du sida, révéla sa condition en 1990 dans ce roman. Il raconte la maladie de son ami Muzil. On croit que ce dernier était Michel Foucault, un philosophe français et un des amants d’Hervé Guibert. D’un style direct, ce roman fit scandale lors de sa parution, mais valut aussi le Prix Colette à son auteur.
Le cinéaste et auteur, Cyril Collard, raconta aussi les affres du SIDA dans ses écrits et ses films. Les nuits fauves, basé sur son auto-biographie, relata l’histoire d’un homme âgé de 30 ans, séropositif bisexuel qui savait que ses jours étaient comptés, qu’il serait exclu du monde. Ce dernier rencontra une belle jeune femme et c’est la passion. En même temps, Jean avait d’autres relations. Ce livre fut produit au cinéma et Cyril Collard joua le rôle titre. L’auteur mourut à l’âge de 35 ans, quelques jours avant la remise des César. Les nuits fauves obtinrent celui du meilleur film de l’année de 1992.
Le SIDA devint omniprésent dans les médias, dans la littérature et au cinéma. Les victimes étaient au centre, leurs conditions, leur traitement et la discrimination étant au premier plan. La mort d’un ami très cher inspira mon deuxième roman, Histoires du village : Pénitence. Sylvain H. est décédé en 1996 quelques mois à peine avant la découverte de la tri-thérapie, un point tournant dans le traitement du SIDA. Grâce à ces médicaments, on ne mourrait plus immédiatement. Certains reprenaient même une vie normale. Les gens ne meurent plus de la maladie, du moins pas aussi rapidement. En même temps, on parle moins du virus dans les livres et les films, l’effet dramatique de la mort n’étant plus un facteur aussi imminent.
En 2006, après avoir lu le manuscrit de mon troisième tome des Histoires du Village : Innocence, qui relate, entre autres, l’histoire d’un individu passant le VIH sciemment à ses partenaires, un éditeur m’a dit que les lecteurs gais en avaient assez d’entendre parler du SIDA, que cela les déprimait. Il me demanda alors d’écrire un autre roman dans lequel, il y aurait de beaux hommes heureux et en santé. Innocence fut quand même publié en 2007 et connut malgré tout le succès escompté. Le SIDA est également présent du dernier titre de la même série, Accointances.
En 2014, le VIH est encore un fléau dans notre monde. Et la sérophobie, la discrimination basée sur l’infection au VIH, est encore omniprésente. Un ami me disait récemment qu’il ne pourrait jamais approcher une personne atteinte, lui donner un câlin, l’embrasser sur la joue, ou juste lui serrer la main, de peur d’être infecté. Cela m’a été dit en 2014, malgré tout ce que nous savons maintenant sur la transmission du virus! Malgré aussi les récentes découvertes sur la réduction des risques de transmission, même lors d’une relation non-protégée, quand la personne atteinte a une charge virale indétectable depuis plus de 6 mois et qu’elle n’a aucune autre ITS. Je ne fais pas la promotion des relations sexuelles à risque ici, mais je veux seulement souligner que la science a avancé sur la question. En plus de cela, les nouvelles thérapies, pré et post exposition, permettent aussi de contrôler la propagation du virus. Enfin, les personnes atteintes se sentent aussi vulnérables, car la possibilité d’une mort précoce demeure toujours une considération pour eux. Lors de l’épidémie de la grippe A, en 2009, beaucoup de séropositifs se sont rués vers la vaccination de masse, craignant attraper cette influenza et en mourir en raison de leur système immunitaire compromis. Et on n’a pas parlé beaucoup de la question de vieillir quand on est séropositif. Avec les tri-thérapies, les personnes atteintes vivent plus longtemps, mais on ne connaît pas encore tout à fait les effets à long terme des médicaments ou du VIH. Inclure le VIH dans nos manuscrits tout en racontant une histoire qui attire les lecteurs est devenu un défi créatif majeur, mais nécessaire. Et je ne reculerai jamais devant un thème s’il m’aide à écrire un bon roman… Ou à en lire un.
Denis-Martin Chabot est journaliste et nous offre gracieusement ce texte. La Rédaction de Gay Globe Magazine le remercie pour sa générosité.