LA LÉGENDE BETTY WHITE

Jean-Sébastien Bourré

Betty White a conquis l’Amérique à travers des personnages marquants au fil d’une carrière qui s’est étalée sur près de huit décennies. Elle a personnifié une multitude de personnages dans des films et des séries d’Hollywood, jouant chacun avec de fines nuances et se transformant à merveille pour jouer aussi bien la naïve Rose Nylund dans The Golden Girls, la femme aux mœurs légères Sue Ann Nivens dans The Mary Tyler Moore Show et, plus récemment, l’énergique et indomptable Elka Ostrowsky dans Hot in Cleveland.

En 2014, j’ai eu la chance de voir Betty White à l’œuvre durant l’enregistrement d’un épisode du sitcom Hot in Cleveland, diffusé sur TV Land. Ce voyage à Los Angeles a complètement changé ma perception des personnes âgées en général, au-delà du plaisir que j’ai eu.

En effet, le jeudi 4 décembre 2014, j’ai pris l’avion avec une certaine nervosité au ventre pour me rendre à Los Angeles. J’avais réussi, avec une facilité presque déconcertante, à échanger des journées de travail à l’école où j’enseignais. Ce fut facile puisque mon statut précaire d’enseignant imposait alors un horaire bien loin du temps plein. Le lendemain, le 5 décembre 2014, une date qui restera à jamais gravée dans ma mémoire, je devais assister à l’enregistrement d’un épisode du sitcom Hot in Cleveland, dans lequel Valerie Bertinelli, Wendie Malick et Jane Leeves tenaient la vedette au côté de Betty White, qui faisait partie de la distribution principale.

Le défi était grand : à Hollywood, on donne trop de billets pour remplir les sièges de l’audience quand on enregistre un sitcom devant public. Il faut donc arriver tôt pour être sûr d’obtenir un siège dans le studio 19 du CBS Studio Center.

Depuis le retour triomphant de Betty White à Saturday Night Live, en 2010, à l’âge vénérable de 88 ans, faisant d’elle l’animatrice la plus âgée à avoir animé un épisode de la célèbre émission du réseau américain NBC et une femme admirée de toutes les générations, si ce n’était pas déjà fait, on lui a proposé de nombreuses apparitions à la télévision et au cinéma, puis elle s’est vue offrir un rôle qui était, au départ, réservé seulement au « pilote » de l’émission à laquelle j’ai assisté. Un « pilote », c’est l’émission test que font les boîtes de production américaines pour tenter de vendre une série à un diffuseur. Betty White avait accepté de jouer dans la première saison de dix épisodes en se disant que cela n’irait pas plus loin… mais la série a finalement duré six ans. Et l’âge de l’actrice n’a pas été un obstacle à tout ce qu’on lui a fait jouer : séjours en prison, Jack Daniel’s dans les céréales pour remplacer le lait, nombreuses idylles amoureuses et manigances de toutes les sortes, le personnage d’Elka Ostrowsky était savoureux!

Le 5 décembre 2014, on tournait le neuvième épisode de la sixième saison, qui avait été officiellement annoncée, le 21 novembre, comme étant la dernière. « It ain’t over ‘til it’s over », disaient les actrices, entourées de toute l’équipe de production, dans une vidéo sur Facebook. Ce fut mon signal pour réserver mon avion et saisir cette chance de voir une idole en personne.

Parce que j’étais impressionné de voir une dame de son âge être aussi active (drôle, pimpante, pétillante), comme si c’était une anomalie de la nature, il était normal que je prenne l’avion pour aller la voir travailler live from L.A. Betty White avait à ce moment-là 92 ans. Un constat me sidérait : ma grand-mère du même âge n’avait plus les mêmes capacités, atteinte de la démence à corps de Lewy. Mes repères quant à l’âge et au travail s’en trouvaient perturbés.

N’était-on pas censé se reposer, à cet âge? Je réalise aujourd’hui l’ampleur de l’insulte. La meilleure façon d’être vivant, c’est justement de vivre.

Voir les quatre vedettes de Hot in Cleveland entrer sur scène en se tenant la main pour venir saluer le public, dont j’étais, fut un moment particulièrement magique. C’était la première fois que je la voyais en vrai et ce serait le cas pour quelques heures.

Ce soir-là, j’ai été frappé par deux constats. Le premier : elle était détendue et à l’aise en studio, connaissant bien ses textes et ne paraissant pas fatiguée entre les scènes. Elle aimait son travail, c’était clair. Le deuxième constat m’a grandement surpris : Betty White avait besoin d’aide pour se déplacer en studio entre les scènes, ce qui ne paraissait pas à l’écran puisqu’elle se déplaçait constamment seule et semblait solide sur ses deux pieds. Une excellente actrice, me direz-vous!

Puis, au-delà du physique, son esprit était vif. Elle connaissait ses textes, elle faisait des blagues et semblait parfaitement à l’aise entre les prises, faisant des mots croisés sans crayon, du bout du doigt sur la feuille. L’animateur de foule nous a expliqué que c’était sa façon de se détendre et que sa loge en était remplie.

Ce soir-là, Betty White est devenue bien plus qu’une idole : elle m’inspire désormais sur tous les plans. Son secret? Faire ce qu’elle aime, rester entourée de gens de toutes les générations. Elle se disait bénie d’une bonne santé et, effectivement, tant que nous avons la santé, nous pouvons tout faire, j’en suis désormais convaincu.

Elle affectionnait aussi beaucoup la vodka et… les hot-dogs, selon des acteurs et des actrices ayant partagé l’écran avec elle. Est-ce davantage ce qui lui a permis de vivre jusqu’à 99 ans?

Mes démarches m’ont permis d’obtenir une photo signée à mon propre nom et quelques scénarios lui ayant appartenu personnellement, dans lesquels on peut voir les notes de jeu qu’elle prenait lors des répétitions. Je les ai obtenus lors d’en-chères qu’elle organisait pour financer ce qui lui tenait le plus à cœur : le bien-être des animaux.
Betty White, merci d’avoir inspiré toutes les générations et d’avoir vécu votre vie d’une façon telle que le monde entier, actuellement si divisé, est unanime pour affirmer que 99 ans, ce n’était pas assez.