LE MEILLEUR DES MONDES – 4 –

Aldous Huxley

Puis, se retournant vers Lenina : Cinq heures moins dix sur le toit, ce soir, dit-il, comme d’habitude.
— Charmante, dit le Directeur une fois de plus, et, avec une petite tape finale, il s’éloigna derrière les autres.
Sur le porte-bouteilles n° 10, des rangées de travailleurs des industries chimiques de la génération à venir étaient dressés à supporter le plomb, la soude caustique, le goudron, le chlore. Le premier d’un groupe de deux cent cinquante mécaniciens embryonnaires d’avions-fusées passait précisément devant le repère du mètre 1100 sur le porte-bouteilles n° 3. Un mécanisme spécial maintenait leurs récipients en rotation constante.
— Pour améliorer chez eux le sens de l’équilibre, expliqua Mr. Foster. Effectuer des réparations à l’extérieur d’un avion-fusée en plein air, c’est un travail délicat. Nous ralentissons la circulation quand ils sont en position normale, de façon qu’ils soient à moitié affamés, et nous doublons l’afflux de pseudo sang quand ils sont la tête en bas. Ils apprennent à associer le renversement avec le bien-être. En fait, ils ne sont véritablement heureux que lorsqu’ils se tiennent sur la tête. –Et maintenant, reprit Mr. Foster, je voudrais vous montrer un conditionnement très intéressant pour Intellectuels Alpha Plus. Nous en avons un groupe important sur le porte-bouteilles n° 5. – Au niveau de la Première Galerie, cria-t-il à deux gamins qui s’étaient mis à descendre au rez-de-chaussée. – Ils sont aux environs du mètre 900, expliqua-t-il. On ne peut, en somme, effectuer aucun conditionnement utile avant que les fœtus aient perdu leur queue. Suivez-moi.
Mais le Directeur avait regardé sa montre.
— Trois heures moins dix, dit-il. Je crains que nous n’ayons pas de temps à consacrer aux embryons intellectuels.

Il faut que nous montions aux pouponnières avant que les enfants aient fini leur sieste d’après-midi.
Mr. Foster fut déçu.
— Au moins un coup d’œil sur la Salle de Décantation, supplia-t-il.
— Allons, soit. Le Directeur sourit avec indulgence. Rien qu’un coup d’œil.
Ils laissèrent Mr. Foster dans la Salle de Décantation. Le D.I.C. et ses étudiants prirent place dans l’ascenseur le plus proche et furent montés au cinquième étage.
POUPONNIÈRES. SALLES DE CONDITIONNEMENT NÉO-PAVLOVIEN, annonçait la plaque indicatrice.
Le Directeur ouvrit une porte. Ils se trouvèrent dans une vaste pièce vide, très claire et ensoleillée, car toute la paroi exposée au sud ne formait qu’une fenêtre. Une demi-douzaine d’infirmières, vêtues des pantalons et des jaquettes d’uniforme réglementaires en toile blanche de viscose, les cheveux aseptiquement cachés sous des bonnets blancs, étaient occupées à disposer sur le plancher des vases de roses suivant une longue rangée d’un bout à l’autre de la pièce. De grands vases, garnis de fleurs bien serrées. Des milliers de pétales, pleinement épanouis, et d’une douceur soyeuse, semblables aux joues d’innombrables petits chérubins, mais de chérubins qui, dans cette lumière brillante, n’étaient pas exclusivement roses et aryens, mais aussi lumineusement chinois, mexicains aussi, apoplectiques aussi d’avoir trop soufflé dans des trompettes célestes, pâles comme la mort aussi, pâles de la blancheur posthume du marbre.
Les infirmières se raidirent au garde-à-vous à l’entrée du D.I.C.
— Installez les livres, dit-il sèchement.
En silence, les infirmières obéirent à son commandement.

Entre les vases de roses, les livres furent dûment disposés, une rangée d’inquarto enfantins, ouverts d’une façon tentante, chacun sur quelque image gaiement coloriée de bête, de poisson ou d’oiseau.
— À présent, faites entrer les enfants.
Elles sortirent en hâte de la pièce, et rentrèrent au bout d’une minute ou deux, poussant chacune une espèce de haute serveuse chargée, sur chacun de ses quatre rayons en toile métallique, de bébés de huit mois, tous exactement pareils (un Groupe de Bokanovsky, c’était manifeste), et tous (puisqu’ils appartenaient à la caste Delta) vêtus de kaki.
— Posez-les par terre. On déchargea les enfants.
— À présent, tournez-les de façon qu’ils puissent voir les fleurs et les livres.
Tournés, les bébés firent immédiatement silence, puis ils se mirent à ramper vers ces masses de couleur brillantes, ces formes si gaies et si vives sur les pages blanches. Tandis qu’ils s’en approchaient, le soleil se dégagea d’une éclipse momentanée où l’avait maintenu un nuage. Les roses flamboyèrent comme sous l’effet d’une passion interne soudaine ; une énergie nouvelle et profonde parut se répandre sur les pages luisantes des livres. Des rangs des bébés rampant à quatre pattes s’élevaient de petits piaillements de surexcitation, des gazouillements et des sifflotements de plaisir.
Le Directeur se frotta les mains :
— Excellent ! dit-il. On n’aurait guère fait mieux si ç’avait été arrangé tout exprès.
Les rampeurs les plus alertes étaient déjà arrivés à leur but. De petites mains se tendirent, incertaines, touchèrent, saisirent, effeuillant les roses transfigurées, chiffonnant les pages illuminées des livres. Le Directeur attendit qu’ils fussent tous joyeusement occupés. Puis :
— Observez bien, dit-il. Et, levant la main, il donna le signal.
L’Infirmière-Chef, qui se tenait à côté d’un tableau de commandes électriques à l’autre bout de la pièce, abaissa un petit levier.
Il y eut une explosion violente. Perçante, toujours plus perçante, une sirène siffla. Des sonneries d’alarme retentirent, affolantes.
Les enfants sursautèrent, hurlèrent ; leur visage était distordu de terreur.
— Et maintenant, cria le Directeur (car le bruit était assourdissant), maintenant, nous passons à l’opération qui a pour but de faire pénétrer la leçon bien à fond, au moyen d’une légère secousse électrique.
Il agita de nouveau la main, et l’Infirmière-Chef abaissa un second levier. Les cris des enfants changèrent soudain de ton. Il y avait quelque chose de désespéré, de presque dément, dans les hurlements perçants et spasmodiques qu’ils lancèrent alors. Leur petit corps se contractait et se raidissait : leurs membres s’agitaient en mouvements saccadés, comme sous le tiraillement de fils invisibles.
— Nous pouvons faire passer le courant dans toute cette bande de plancher, glapit le Directeur en guise d’explication, mais cela suffit, dit-il comme signal à l’infirmière.
Les explosions cessèrent, les sonneries s’arrêtèrent, le hurlement de la sirène s’amortit, descendant de ton en ton jusqu’au silence. Les corps raidis et contractés se détendirent, et ce qui avait été les sanglots et les abois de fous furieux en herbe se répandit de nouveau en hurlements normaux de terreur ordinaire.

— Offrez-leur encore une fois les fleurs et les livres.
Les infirmières obéirent ; mais à l’approche des roses, à la simple vue de ces images gaiement coloriées du minet, du cocorico et du mouton noir qui fait bêê, bêê, les enfants se reculèrent avec horreur ; leurs hurlements s’accrurent soudain en intensité.
— Observez, dit triomphalement le Directeur, observez.
Les livres et les bruits intenses, les fleurs et les secousses électriques, déjà, dans l’esprit de l’enfant, ces couples étaient liés de façon compromettante ; et, au bout de deux cents répétitions de la même leçon ou d’une autre semblable, ils seraient mariés indissolublement. Ce que l’homme a uni, la nature est impuissante à le séparer.
— Ils grandiront avec ce que les psychologues appelaient une haine « instinctive » des livres et des fleurs. Des réflexes inaltérablement conditionnés. Ils seront à l’abri des livres et de la botanique pendant toute leur vie. – Le Directeur se tourna vers les infirmières. – Remportez-les.
Toujours hurlant, les bébés en kaki furent chargés sur leurs serveuses et roulés hors de la pièce, laissant derrière eux une odeur de lait aigre et un silence fort bienvenu.
L’un des étudiants leva la main ; et, bien qu’il comprît fort bien pourquoi l’on ne pouvait pas tolérer que des gens de caste inférieure gaspillassent le temps de la communauté avec des livres, et qu’il y avait toujours le danger qu’ils lussent quelque chose qui fît indésirablement « déconditionner » un de leurs réflexes, cependant… en somme, il ne concevait pas ce qui avait trait aux fleurs. Pourquoi se donner la peine de rendre psychologiquement impossible aux Deltas l’amour des fleurs ?
Patiemment, le D.I.C. donna des explications. Si l’on faisait en sorte que les enfants se missent à hurler à la vue d’une rose, c’était pour des raisons de haute politique économique. Il n’y a pas si longtemps (voilà un siècle environ), on avait conditionné les Gammas, les Deltas, voire les Epsilons, à aimer les fleurs – les fleurs en particulier et la nature sauvage en général.
Le but visé, c’était de faire naître en eux le désir d’aller à la campagne chaque fois que l’occasion s’en présentait, et de les obliger ainsi à consommer du transport.
— Et ne consommaient-ils pas de transport ? demanda l’étudiant.
— Si, et même en assez grande quantité, répondit le D.I.C., mais rien de plus. Les primevères et les paysages, fit-il observer, ont un défaut grave : ils sont gratuits. L’amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine. On décida d’abolir l’amour de la nature, du moins parmi les basses classes, d’abolir l’amour de la nature, mais non point la tendance à consommer du transport. Car il était essentiel, bien entendu, qu’on continuât à aller à la campagne, même si l’on avait cela en horreur. Le problème consistait à trouver à la consommation du transport une raison économiquement mieux fondée qu’une simple affection pour les primevères et les paysages. Elle fut dûment découverte. – Nous conditionnons les masses à détester la campagne, dit le Directeur pour conclure, mais simultanément nous les conditionnons à raffoler de tous les sports en plein air.
La suite de ce roman
dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

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