L’amour entre hommes chez les Aztèques : ce que les chroniqueurs espagnols nous ont réellement révélé

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Carle Jasmin (Image : IA / GayGlobe.net)

Je suis vraiment heureux, aujourd’hui, de vous offrir un article sur un sujet qui n’a jamais été traité dans l’histoire de Gay Globe et qui n’a été abordé que très peu ailleurs dans le monde : l’amour homosexuel chez les Aztèques, une civilisation précolombienne d’Amérique centrale.

Les Aztèques étaient un peuple mésoaméricain qui a construit l’un des plus puissants empires de l’Amérique précolombienne, principalement dans le centre de l’actuel Mexique. Ils sont surtout connus pour leur capitale, Tenochtitlan, fondée vers 1325 sur une île du lac Texcoco, à l’emplacement de l’actuelle Ville de Mexico. À son apogée, au début du XVIᵉ siècle, Tenochtitlan était une immense cité comptant probablement plusieurs centaines de milliers d’habitants.

Le terme « Aztèques » est aujourd’hui largement utilisé, mais les populations qui constituaient cet empire se désignaient notamment comme les Mexicas et parlaient principalement le nahuatl. L’Empire aztèque s’est développé grâce à un savant mélange d’alliances politiques, de conquêtes militaires et d’un système de tribut imposé à de nombreux peuples voisins.

La civilisation aztèque s’est également distinguée dans plusieurs domaines. Son architecture et son urbanisme, notamment à travers la cité de Tenochtitlan et ses imposants temples, témoignent d’un remarquable savoir-faire. Son agriculture, basée entre autres sur les chinampas, des îlots artificiels aménagés pour la culture, permettait de nourrir une population importante. Les Aztèques possédaient également des connaissances avancées en astronomie et avaient développé des systèmes calendaires complexes.

Le commerce occupait une place importante dans leur société, notamment grâce à de vastes réseaux de marchés. La transmission du savoir, la médecine, la connaissance des plantes et les arts, dont la sculpture, la poésie et les pratiques artistiques religieuses, faisaient également partie intégrante de leur culture.

La religion occupait une place centrale dans la vie quotidienne. Les Aztèques vénéraient notamment des divinités comme Huitzilopochtli, Quetzalcoatl et Tlaloc. Certains rites religieux comprenaient des sacrifices humains, une pratique documentée par les sources historiques, même si les récits espagnols ont parfois pu en exagérer l’ampleur.

L’Empire aztèque a finalement été renversé en 1521, lorsque les forces espagnoles dirigées par Hernán Cortés, soutenues par plusieurs peuples ennemis des Mexicas, ont conquis Tenochtitlan, mettant ainsi fin à l’un des plus importants empires de l’Amérique précolombienne.

L’amour au temps des Aztèques

Chez les Mexicas, l’amour et la sexualité étaient profondément liés à la famille, au mariage, à la religion et à l’organisation sociale. Le mariage constituait une institution importante et les unions étaient souvent encadrées par les familles. La sexualité n’était donc pas simplement considérée comme une affaire privée : elle avait également des dimensions sociales et religieuses.

Les jeunes hommes et les jeunes femmes étaient préparés à leur rôle dans la société, et la procréation occupait une place importante. Cela ne signifie toutefois pas que les sentiments amoureux étaient absents. La littérature et la poésie nahuatl témoignent au contraire d’une grande sensibilité à l’amour, au désir, à la séparation, à la beauté et à la souffrance affective.

Les chroniqueurs espagnols ont laissé plusieurs témoignages concernant les relations sexuelles entre personnes du même sexe chez les peuples du Mexique précolombien. Cependant, ces témoignages doivent être lus avec prudence. Les auteurs espagnols étaient généralement des religieux ou des observateurs issus d’une société chrétienne dans laquelle les relations homosexuelles étaient considérées comme des péchés graves. Leur description des pratiques sexuelles autochtones était donc souvent accompagnée d’un jugement moral.

Certaines sources évoquent des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes et utilisent des catégories qui ne correspondent pas nécessairement à notre conception actuelle de l’homosexualité. Il est donc historiquement risqué d’affirmer que les Aztèques avaient une conception identique à la nôtre de l’homme gay, de la femme lesbienne ou du couple homosexuel.

Il faut également distinguer sexualité, identité et amour. Une source ancienne peut témoigner d’une pratique sexuelle sans nous permettre de savoir si les personnes concernées entretenaient une relation amoureuse, si elles se considéraient comme un couple ou si elles avaient une identité comparable à celle que nous appelons aujourd’hui homosexuelle.

les Aztèques avaient-ils une conception de l’amour homosexuel, ou les sources espagnoles ne nous permettent-elles de percevoir que certaines pratiques sexuelles?

La réponse la plus honnête historiquement est : nous ne pouvons pas démontrer que les Aztèques avaient une conception de « l’amour homosexuel » comparable à la nôtre. Les sources disponibles permettent surtout de documenter certaines pratiques sexuelles entre personnes du même sexe, mais beaucoup moins bien les sentiments amoureux qui pouvaient les accompagner.

Les sources espagnoles du XVIe siècle décrivent effectivement des relations sexuelles entre personnes du même sexe chez les peuples mésoaméricains. Toutefois, elles ont été écrites dans un contexte chrétien où les relations homosexuelles étaient condamnées moralement et religieusement. Les chroniqueurs avaient donc tendance à décrire ces pratiques à travers les catégories de leur propre société.

Le problème est encore plus important lorsqu’on parle d’amour. Une relation sexuelle entre deux hommes ne nous indique pas nécessairement s’ils étaient amoureux, s’ils formaient un couple, s’ils entretenaient une relation durable ou si leur relation était occasionnelle. Nous ne disposons pas de suffisamment de témoignages aztèques directs permettant de répondre clairement à ces questions.

Il existe toutefois une distinction essentielle à faire : absence de preuve ne signifie pas absence d’amour ou de relations affectives homosexuelles. Il est tout à fait possible que des liens amoureux aient existé, mais les sources conservées ne nous permettent pas de les documenter avec la même précision que les pratiques sexuelles rapportées par les chroniqueurs.

Chez les Aztèques, la société était fortement structurée autour de rôles masculins et féminins. Les hommes étaient généralement associés à la guerre, à certaines activités commerciales et au pouvoir politique, tandis que les femmes étaient principalement associées à la gestion du foyer, au tissage, à la préparation des aliments et à la maternité. Ces rôles n’étaient toutefois pas totalement rigides : les femmes pouvaient aussi exercer des activités commerciales et religieuses importantes.

Des personnes qui sortaient des normes

Les chroniqueurs espagnols du XVIe siècle mentionnent l’existence de personnes ayant des comportements ou des pratiques sexuelles considérés comme ne correspondant pas aux normes masculines ou féminines de leur société. Certaines sources parlent notamment d’hommes ayant des comportements féminins ou des relations sexuelles avec d’autres hommes.

Mais il serait anachronique de les qualifier automatiquement de « femmes trans », de « personnes non binaires » ou de « personnes homosexuelles » au sens contemporain. Les catégories modernes d’identité sexuelle et de genre n’existaient pas nécessairement sous cette forme dans la société mexica.

Ce que les sources semblent montrer, c’est plutôt l’existence d’une forte norme sociale autour de la masculinité et de la féminité, avec des conséquences importantes pour ceux qui s’en écartaient. Les chroniqueurs décrivent certaines pratiques sexuelles entre personnes du même sexe de façon extrêmement négative, allant jusqu’à les présenter comme des comportements condamnables ou « contre nature ».

Il faut cependant garder en tête que nous connaissons ces descriptions principalement à travers les yeux des conquérants et des religieux espagnols. Leur objectif n’était pas de produire une étude neutre de la société mexica. Ils cherchaient notamment à décrire les pratiques qu’ils considéraient comme des péchés afin de justifier leur condamnation et, dans certains cas, leur répression.

Il ne faut surtout pas imaginer qu’un homme mexica qui avait une relation avec un autre homme était automatiquement considéré comme une personne ayant une « orientation homosexuelle » au sens moderne du terme.

Les sources historiques s’intéressent davantage à l’acte sexuel et au statut social des personnes qu’à une quelconque identité sexuelle. Certains comportements sexuels entre hommes semblent avoir été particulièrement réprouvés, mais nous savons beaucoup moins de choses sur les relations affectives durables, l’amour entre hommes ou encore sur la manière dont les individus eux-mêmes vivaient leur sexualité.

Lorsqu’un homme adoptait des comportements féminins

La question devient encore plus délicate lorsqu’il est question d’hommes qui adoptaient certains comportements ou activités considérés comme féminins. Les chroniqueurs espagnols rapportent leur existence, mais les décrivent généralement de façon péjorative, conformément aux valeurs morales et religieuses de leur époque.

Cela indique que la transgression des normes masculines était identifiable et socialement significative dans la société mexica. Mais ces témoignages ne permettent pas de déterminer si les personnes concernées se percevaient comme des hommes, comme des femmes ou selon une conception du genre différente de la nôtre.

Il serait donc historiquement incorrect de leur attribuer directement les catégories contemporaines de personne transgenre, non binaire ou homosexuelle.

Et les femmes?

Les sources historiques sont malheureusement beaucoup moins abondantes lorsqu’il s’agit des relations sexuelles entre femmes. Cela ne signifie absolument pas qu’elles n’existaient pas. Cela signifie plutôt que les documents conservés nous donnent une image très incomplète de la sexualité féminine chez les Mexicas.

Les chroniqueurs espagnols étaient particulièrement préoccupés par les pratiques qu’ils considéraient comme des péchés. Leur documentation n’avait donc rien d’une enquête moderne sur la vie intime des populations qu’ils découvraient.

Alors, que risquait réellement une personne?

C’est ici qu’il faut éviter les affirmations trop catégoriques. Nous ne pouvons pas établir une règle unique applicable à toutes les personnes et à toutes les situations. Le statut social, le contexte, le type de comportement et probablement le lieu pouvaient avoir une importance considérable.

Ce que nous pouvons dire avec davantage de certitude, c’est que les normes sexuelles mexicas étaient réelles et que certaines transgressions pouvaient être sévèrement sanctionnées. Les relations sexuelles entre personnes du même sexe n’étaient donc pas simplement une question de « liberté sexuelle », telle qu’on pourrait l’imaginer aujourd’hui.

Mais l’autre élément essentiel est celui-ci : les sources nous parlent beaucoup plus des sanctions que des vies des personnes concernées. Nous savons qu’il existait des comportements considérés comme transgressifs; nous savons beaucoup moins comment vivaient ceux qui les pratiquaient, s’ils formaient des couples, s’ils éprouvaient de l’amour ou s’ils trouvaient des espaces sociaux où leur sexualité pouvait être tolérée.

C’est précisément ce silence documentaire qui rend le sujet de « L’amour au temps des Aztèques » aussi intéressant. Derrière les condamnations rapportées par les chroniqueurs espagnols, il y avait nécessairement des êtres humains, leurs désirs, leurs attachements et leurs histoires personnelles. Mais leur propre voix nous est malheureusement presque entièrement inaccessible.

Si les chroniqueurs espagnols ont décrit les relations entre personnes du même sexe avec les yeux de leur époque et selon la morale catholique, leurs récits n’en constituent pas moins des traces historiques précieuses. En retirant le jugement religieux, que reste-t-il? Il reste des hommes qui désiraient d’autres hommes, des comportements sexuels que les chroniqueurs ont suffisamment observés pour les rapporter et, derrière ces descriptions, la possibilité de relations affectives dont nous ne connaîtrons probablement jamais toute l’histoire.

Nous ne pouvons pas transformer ces hommes en « homosexuels » au sens moderne du terme, pas plus que nous pouvons affirmer qu’ils vivaient nécessairement des histoires d’amour comparables aux nôtres. Mais nous pouvons reconnaître une chose essentielle : le désir entre personnes du même sexe faisait partie de la réalité humaine de cette société précolombienne. Le jugement appartenait aux chroniqueurs. Le désir, lui, appartenait aux personnes qui le vivaient.

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