Ricardo : l’histoire virale qui ne résiste pas aux vérifications

Ric

Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gossip Room)

Quand les conspirationnistes insistent pour que les journalistes fassent la preuve qu’une nouvelle est fausse sans se donner eux-mêmes la peine de la vérifier, c’est vraiment le monde à l’envers.

Depuis quelques jours circule sur les réseaux sociaux une fausse nouvelle censée susciter chez les lecteurs un grand sentiment de tristesse et d’empathie. Mais, la semaine dernière, j’avais enquêté sur cette histoire, souhaitant éventuellement la publier, pour vite découvrir qu’en fait, elle était non seulement fausse, mais que l’image utilisée avait été générée par intelligence artificielle et qu’elle circulait sous plusieurs moutures, parfois accompagnée d’une histoire parlant du suicide d’un jeune, d’autres fois d’un meurtre. Or, cette histoire n’existe tout simplement pas.

Voici ce que dit la publication en question : « 🚨 Triste nouvelle au Brésil. Ricardo, un jeune homme de 23 ans, s’est donné la mort dans la Région des Lacs après avoir révélé son homosexualité à son père. Selon ses proches, ce dernier l’aurait rejeté et chassé du domicile familial. Ricardo aurait laissé une lettre dans laquelle il exprimait son amour pour son père et son incompréhension face à sa réaction. Ce drame rappelle les conséquences parfois terribles que peut avoir le rejet familial : chaque enfant mérite d’être aimé, soutenu et accepté, quelle que soit son orientation sexuelle. 😢🌈
(via Observatório G) Condoléances et pensées aux proches de Ricardo. Qu’il repose en paix. 🕊️
« 

Des expressions sont stratégiquement placées dans le texte pour faire réagir émotionnellement le public. Les plus manipulatrices sont :

😢🌈 et 🕊️ — les emojis amplifient encore la tristesse, l’identification LGBTQ+ et le sentiment de deuil.

« Triste nouvelle » — annonce immédiatement une émotion et prédispose le lecteur à la tristesse.

« s’est donné la mort » — formulation dramatique qui place le lecteur devant un décès présenté comme établi.

« après avoir révélé son homosexualité à son père » — crée directement un lien causal entre le coming out et le décès.

« rejeté » — mot fortement chargé, qui désigne implicitement un responsable.

« chassé du domicile familial » — expression particulièrement dramatique, qui accentue l’idée d’abandon et d’injustice.

« une lettre » — l’évocation d’une lettre personnelle renforce considérablement l’impression d’authenticité et d’intimité.

« son amour pour son père » — cherche à provoquer l’attendrissement.

« son incompréhension face à sa réaction » — présente implicitement Ricardo comme victime d’une réaction injustifiée.

« Ce drame » — transforme immédiatement le récit en événement tragique présenté comme réel.

« les conséquences parfois terribles » — généralisation émotionnelle qui élargit l’histoire individuelle à un phénomène beaucoup plus grave.

« le rejet familial » — introduit une notion sociale et militante forte à partir d’un récit qui n’est pas démontré dans la publication.

« chaque enfant mérite d’être aimé, soutenu et accepté » — affirmation moralement incontestable, mais qui renforce simultanément le cadre émotionnel du récit.

« quelle que soit son orientation sexuelle » — renforce le message LGBTQ+ et donne au récit une portée militante.

« Condoléances et pensées » — invite le lecteur à adopter immédiatement une réaction de deuil.

« Qu’il repose en paix » — présuppose définitivement le décès et clôt le récit sur une formule funéraire.

Mais voilà, l’histoire est fausse !

L’article original ne présente pas toutes les informations comme des faits officiellement établis. Il utilise à plusieurs reprises le conditionnel : le jeune homme « aurait » été rejeté, « aurait » été expulsé de la maison et « aurait » laissé une lettre. Autrement dit, même la source à l’origine de la reprise médiatique ne prétend pas disposer d’une confirmation indépendante de tous ces éléments.

J’ai ensuite cherché à savoir si d’autres sources indépendantes permettaient de confirmer le décès, l’identité de Ricardo, la date de sa mort, la municipalité concernée ou encore les circonstances exactes du décès.

Je n’ai pas trouvé cette confirmation.

Au contraire, une autre publication brésilienne qui reprend l’histoire reconnaît elle-même que les informations disponibles sont limitées et qu’il n’existe pas, à ce moment, de confirmation publique concernant le lieu précis, la date du décès ou les circonstances complètes de la mort.

Le site POP Mais, qui a également repris l’affaire, apporte la même réserve. Il écrit que les circonstances de la mort n’ont pas été officiellement détaillées par les autorités et que les informations disponibles reposent essentiellement sur des récits familiaux diffusés publiquement.

Nous sommes donc devant une situation journalistique très particulière. À ce stade de mes recherches, je n’ai trouvé aucune source officielle permettant de confirmer indépendamment l’identité complète de Ricardo, son décès dans les circonstances décrites, son éventuel suicide, son expulsion du domicile familial ou l’existence de la fameuse lettre.

Et c’est précisément ici que je crois qu’il faut être prudent.

La publication Facebook transforme un récit présenté à l’origine avec des précautions en une histoire qui semble parfaitement établie. Elle affirme directement que Ricardo « s’est donné la mort », alors que la source originale utilise le conditionnel et attribue plusieurs informations à des proches.

La différence peut sembler minime, mais elle est fondamentale en journalisme. Entre « un jeune homme aurait trouvé la mort selon des informations rapportées par sa famille » et « un jeune homme s’est donné la mort après avoir été rejeté par son père », il y a un énorme changement dans le niveau de certitude.

Dans le premier cas, le journaliste rapporte une information en précisant qu’elle doit encore être vérifiée.

Dans le second, le lecteur reçoit une histoire complète, avec une victime, un responsable présumé, une cause, une lettre et une conclusion émotionnelle. C’est exactement le genre de transformation qui peut rendre une publication extrêmement virale.

Je suis également particulièrement prudent devant les photographies utilisées pour illustrer cette histoire. L’image publiée par Observatório G est identifiée comme une reproduction provenant de Facebook, et non comme une photographie journalistique dont l’origine aurait été établie.

C’est d’ailleurs ce qui me préoccupe le plus dans cette affaire. Une publication émotionnelle est reprise par un premier média, puis par un second, puis par des comptes sociaux, jusqu’à donner l’impression que des dizaines de sources différentes ont confirmé l’événement. Or, lorsqu’on remonte la chaîne de publication, on retrouve essentiellement le même récit et les mêmes informations initiales.

Une lettre dont le contenu demeure introuvable

Malgré la forte circulation de cette fausse nouvelle, la fameuse lettre et le nom de famille du prétendu Ricardo demeurent introuvables, empêchant quiconque de corroborer cette affaire qui, je le répète, circule sur le Web sous différentes versions. C’est à l’aide de l’outil Google Face Recognition que j’ai pu établir que la photo avait été faussement attribuée à un certain Ricardo. Pire, la photo aurait été générée par l’Intelligence Artificielle.

Pour en avoir le coeur net, qui de mieux qu’une Intelligence Artificielle pour détecter le travail d’une autre IA ? J’ai donc demandé à Grok d’analyser l’image et voici son diagnostic :

selon moi, cette image a très probablement été générée par IA.

Voici pourquoi, en me basant sur les indices visuels :

  • Le portrait (gauche) : Le visage est hyper-réaliste mais un peu trop « parfait » (peau lisse, éclairage doux et uniforme, cheveux parfaitement détaillés sans imperfection naturelle). C’est un style très courant des modèles récents (Midjourney, Flux, Seedream, etc.). Les proportions et le rendu sont typiques des générations IA de jeunes hommes asiatiques aux cheveux longs.
  • La lettre manuscrite (droite) : C’est le point le plus révélateur. L’écriture est dense, cursive, mais illisible : ce sont des boucles et traits qui imitent l’écriture manuscrite sans former de vrais mots ou phrases cohérentes. Les IA excellent à créer l’apparence d’un texte écrit à la main, mais échouent presque toujours à produire une écriture réellement lisible. Les plis du papier et l’éclairage dramatique (lampe, ombres) sont aussi très « mis en scène » de façon artificielle.
  • La composition d’ensemble : Deux images juxtaposées (portrait + objet sur bureau) sans lien narratif fort, avec un format panoramique bas, correspondent souvent à un prompt de type « portrait of a young man with long black hair | handwritten letter on wooden desk ».

Aucun élément n’indique clairement une photo réelle (pas de grain photographique naturel, pas d’imperfections de prise de vue, texte non authentique). Des images très similaires (portraits de jeunes hommes asiatiques + lettres manuscrites sur bureau) apparaissent massivement dans les générateurs d’IA.

Conclusion : Oui, générée par IA (probabilité élevée).

La dame du groupe Facebook de TVA (LCN), un média reconnu pour la diffusion de nombreuses imprécisions journalistiques, demandait une corroboration. À la suite de mon commentaire affirmant que la nouvelle concernant Ricardo était fausse, elle a réagi sans prendre elle-même la peine de vérifier l’information de son côté. Même chose pour une autre personne qui affirmait que l’information était véridique et qu’il suffisait simplement de faire une recherche sur le Web pour en avoir la preuve.

Nous savons toutes et tous, je l’espère, que ce n’est pas parce qu’une information circule sur les réseaux sociaux qu’elle est nécessairement vraie. Mon enquête d’aujourd’hui démontre au contraire que des recherches sérieuses et approfondies peuvent relativement facilement permettre de démontrer qu’une nouvelle est fausse ou, à tout le moins, qu’elle n’est pas corroborée. Dans le cas présent, tout indique qu’elle cherche surtout à susciter des clics. Il suffit de regarder le nombre de commentaires publiés sous l’article du média en question : des réactions compatissantes envers une victime dont l’identité même demeure incertaine, des commentaires homophobes totalement gratuits, tandis que le média, lui, ne semble rien faire pour corroborer sa propre publication.

Le comique français Coluche le disait d’une façon que j’aime bien reprendre dans certaines circonstances comme celle-ci : « Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison.

CONCLUSION : La nouvelle est fausse !

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