
Carle Jasmin (Image : Philippe 1er d’Orléans par Nanteuil, Robert (Reims, en 1623 – Paris, 09–12–1678), graveur – Colorisation par Gay Globe)
On croit souvent, à tort, que les monarchies européennes punissaient et réprimaient systématiquement l’homosexualité. Pourtant, l’histoire a démontré à maintes reprises que la réalité était souvent bien plus nuancée. Plusieurs rois, reines, empereurs et membres de familles royales ont entretenu des relations amoureuses ou affectives avec des personnes du même sexe. En voici quelques exemples :
Jacques VI d’Écosse et Ier d’Angleterre (1566-1625)
De nombreux historiens estiment qu’il entretenait des relations amoureuses avec plusieurs favoris masculins, notamment Robert Carr et George Villiers, duc de Buckingham. Ses lettres à Buckingham sont particulièrement affectueuses et constituent l’une des principales sources de ce débat. Il était marié à Anne de Danemark et eut plusieurs enfants.
Frédéric II de Prusse (« Frédéric le Grand ») (1712-1786)
Son orientation sexuelle fait encore débat, mais beaucoup d’historiens considèrent qu’il était probablement homosexuel ou, à tout le moins, peu intéressé par les femmes. Son mariage ne fut jamais consommé et il vécut entouré de compagnons masculins.
Louis II de Bavière (1845-1886)
Le célèbre bâtisseur des châteaux de Neuschwanstein est aujourd’hui largement considéré comme homosexuel. Son journal intime et sa correspondance témoignent de ses sentiments pour plusieurs hommes. Il ne se maria jamais.
Christine de Suède (1626-1689)
Reine de Suède de 1632 à 1654, elle ne se maria jamais et rejetait les rôles féminins traditionnels. Sa relation avec Ebba Sparre, une dame de compagnie, est très bien documentée par leur correspondance. Les historiens débattent encore de la nature exacte de cette relation, mais beaucoup la considèrent comme romantique.
Anne Stuart (1665-1714)
La reine Anne entretenait une relation extraordinairement proche avec Sarah Churchill, puis avec Abigail Masham. Certains historiens y voient des relations amoureuses, tandis que d’autres les interprètent comme des amitiés très intenses, fréquentes à cette époque.
Un exemple particulièrement éloquent nous vient de la cour de France, où la monarchie française connaissait et tolérait ouvertement l’homosexualité de Philippe Ier d’Orléans, le jeune frère du roi Louis XIV.
Philippe Ier d’Orléans : le frère flamboyant de Louis XIV qui défia les conventions de son époque
Lorsque l’on évoque la cour de Louis XIV, l’image du Roi-Soleil éclipse souvent celle de son frère cadet, Philippe Ier d’Orléans. Pourtant, ce prince, surnommé simplement « Monsieur », fut l’une des personnalités les plus fascinantes et les plus atypiques de la monarchie française. Amateur de luxe, protecteur des arts, brillant chef militaire et homme dont les relations avec d’autres hommes étaient connues de toute la cour, Philippe incarne les contradictions d’une époque où le pouvoir et les apparences primaient souvent sur les jugements moraux.
Né le 21 septembre 1640 au château de Saint-Germain-en-Laye, Philippe est le second fils du roi Louis XIII et d’Anne d’Autriche. À la mort de son père, en 1643, son frère aîné devient le roi Louis XIV, tandis que Philippe grandit sous la protection de sa mère et du cardinal Mazarin. Très tôt, son éducation diffère de celle réservée aux princes destinés au pouvoir. Craignant qu’il ne rivalise un jour avec son frère, la régente encourage une éducation davantage tournée vers les arts, les divertissements et les raffinements de la cour que vers les affaires militaires et politiques.
Au fil des années, Philippe développe un goût prononcé pour les vêtements somptueux, les bijoux, les perruques élaborées et les fêtes fastueuses. À Versailles, il devient l’une des figures les plus élégantes de la cour. Son apparence parfois extravagante alimente les commentaires des ambassadeurs étrangers, mais ne remet jamais en question son rang. Son entourage compte plusieurs favoris masculins, dont le plus célèbre demeure Philippe de Lorraine, chevalier de Lorraine, avec lequel il entretient une relation durable qui ne constitue un secret pour personne.
Contrairement à une idée largement répandue, cette situation est connue de Louis XIV. Le souverain la tolère tant que son frère respecte ses obligations dynastiques. Philippe épouse ainsi Henriette d’Angleterre, sœur du roi Charles II d’Angleterre, avec qui il aura plusieurs enfants. Après la mort prématurée d’Henriette en 1670, il se remarie avec Élisabeth-Charlotte du Palatinat, plus connue sous le nom de Madame Palatine, qui laissera une abondante correspondance décrivant avec une étonnante franchise la vie de la cour et les relations de son mari avec ses favoris.
Si Philippe est souvent présenté comme un prince frivole, cette réputation masque un véritable talent militaire. En 1677, durant la guerre de Hollande, Louis XIV lui confie le commandement de l’armée des Flandres. Le 11 avril, Philippe remporte une victoire éclatante lors de la bataille de Cassel, infligeant une sévère défaite aux troupes de Guillaume d’Orange, futur roi d’Angleterre. Ce succès militaire surprend toute l’Europe et démontre que le frère du Roi-Soleil possède de réelles qualités de stratège.
Ironiquement, cette victoire marque aussi la fin de sa carrière militaire. Selon de nombreux historiens, Louis XIV supporte mal que son frère acquière une telle popularité. Craignant qu’un prince victorieux ne devienne un rival politique, le roi ne lui confiera plus jamais de commandement militaire d’envergure. Philippe retourne alors à Versailles, où il se consacre à ses domaines, à ses collections d’art et à la vie de cour.
Au-delà de sa personnalité flamboyante, Philippe Ier d’Orléans joue un rôle majeur dans l’histoire de France. Il fonde la branche d’Orléans de la maison de Bourbon, dont descendra Louis-Philippe Ier, dernier roi des Français. Son fils, Philippe II d’Orléans, deviendra quant à lui régent du royaume pendant la minorité de Louis XV.
Philippe Ier d’Orléans est considéré comme l’un des personnages les plus singuliers du Grand Siècle. Son parcours rappelle que, malgré la rigueur morale souvent associée aux monarchies européennes, certaines réalités étaient tolérées lorsqu’elles concernaient des princes de sang. Son homosexualité, largement connue de ses contemporains, ne l’empêcha ni d’occuper une place essentielle au sein de la famille royale, ni de laisser une empreinte durable dans l’histoire de France. Il demeure ainsi l’un des exemples les plus documentés d’un grand personnage de la monarchie française ayant vécu ouvertement des relations avec des hommes, tout en assumant les responsabilités que lui imposait son rang.
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